Le XXème siècle a vu basculer la réalité de la guerre, parachevant avec une brutalité inouïe un mouvement amorcé depuis la première pierre, ramassée par le premier homme. La matière efface la chair, en 1914 surgit le terme de « bataille de matériel » et les déchaînements unilatéraux de torrents de feu et de mort, en Afghanistan ou pendant les deux campagnes d’Irak, illustrent encore cette annihilation de l’homme dans la guerre. Le risque de la mort au combat disparaît devant une réalité nouvelle, plus radicale : à l’instant qui concentre l’affrontement, l’humain cesse d’exister, la résistance immédiate est devenue impossible, il n’est plus possible que de subir, de mourir et peut-être, s’il reste un après, fuir.
Le vingtième siècle qui, à l’aune militaire, s’étend de 1914 jusqu’à ce jour, est celui de la disparition de l’Homme.
La figure littéraire majeure du siècle est l’homme écrasé, l’homme dans la guerre appartient bien de ce tropisme (qui recouvre aussi, sans réduire sa singularité, la littérature de la Shoah), puisque l’héroïsme du combattant n’est plus que celui de la chair qui se terre, le visage dans la boue. Le héros de la guerre est au mieux l’homme qui rampe, au pire le pantin désarticulé que se renvoient les déflagrations.
Céline, Jünger, marionnettes de la première guerre mondiale et témoins de l’autre, Gert Ledig, fétu à son tour rejeté par la seconde, peignent chacun selon sa palette des tableaux d’une mer identique de métal en fusion, où l’homme meurt ou par exception survit.
Tous trois dans la guerre, tous trois sous le feu et blessés – Jünger quatorze fois, mais Céline et Ledig le furent suffisamment pour être retirés du front – puis décorés s’agissant de Jünger et même… de Céline.
Il est difficile d’imaginer figures plus opposées dans la première guerre mondiale que le héros national allemand, dernier détenteur de la plus glorieuse décoration militaire d’Allemagne, et Céline, apôtre de la lâcheté. En terme de notoriété aussi, la distance est grande entre les deux premiers et Ledig, disparu longtemps dans l’oubli, redécouvert en Allemagne en 1999, après quarante deux ans sans plus avoir publié, réintroduit en France par une petite maison, fut-elle de qualité, les Editions Zulma.
Pourtant, la réalité qui les effleure face au brasier immense, plisse leurs visages de certaines mêmes rides sous le souffle de l’horreur. Nous les sentons parfois touchés par le même irrésistible effroi, en miroirs de réalités que chacun forme ou déforme selon son esprit ou son cœur, mais ne peut plus nier.
Céline, entre l’homme et sa légende, efface peut-être une partie de sa réalité, quand il ne dépeint sa guerre que sous le visage de sa sainte lâcheté. Bardamu dans le Voyage au bout de la nuit est l’apôtre de la saine peur face à la folie de la guerre, devant l’inconscience de ces brutes incapable de comprendre l’absence de tout sens de cet exercice d’abattage systématique.
« - Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans… Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi… Je ne pleurniche pas dessus moi… Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir. »
Il s’est engagé pourtant, ce Bardamu ou en tous cas Céline, en 1912, et au fil des livres et récits écrits à posteriori, il est difficile de déchiffrer le cheminement de l’engagé volontaire au clampin qui crache sur tout ce qui a trait à cette guerre. En réalité, le bleu fut promu brigadier, a été décoré, et tout ne coïncide pas entre le récit littéraire et la chronique militaire. Le Voyage n’est pas une biographie mais la voix de l’imprécateur. Avec une verve unique il se fait théoricien de la peur comme d’un réflexe salvateur. De cette peur pourtant, à le lire, on ne suit que l’écho caustique, littéraire, artistique. La terreur brute, l’effroi qui se dresse devant vous comme une montagne, est étrangement absent au fil du livre, Céline parle d’une chose qu’il ne montre jamais de façon directe.
La mort de Céline chemine comme un trait au crayon au hasard des reliefs du terrain, elle est partout certes, Bardamu n’agit selon son dire que par elle et pour elle, et pourtant, la compréhension qu’il nous partage est comme intellectuelle. Le sourire habille toujours la description, le voisinage de Bardamu avec la mort est dit du ton dont il observerait le parcours d’une mésange et d’une abeille. Les échos de la nuit et de l’effroi, chez Céline, sont moins présents au front que dans ses descriptions d’avant guerre – Casse Pipe par exemple qui pourtant n’évoque que la vie de caserne en tant de paix.
La tentation peut venir de penser que Céline, sorti de la guerre en 1914, avant les plus sanglantes tueries, et cavalier chargé d’un rôle d’agent de liaison, plutôt que confronté à la guerre de tranchée et au pilonnage incessant, n’a connu qu’un visage atténué de la guerre. Pourtant, la confrontation au visage de la mort n’a pu se faire sur ce mode distant, celui de la lâcheté assumée et humoristique. Entre le jeune homme un peu imprévoyant ayant pris l’habit militaire et l’homme qui tresse l’éloge de la fuite, se situe nécessairement un temps de la confrontation, celui du face à face brutal, qui retourne l’être et marque la glaise jeune et un peu molle, y taille l’acerbe et alimente le génie.
Cette confrontation escamotée est le chaînon manquant à notre compréhension du rapport de Céline à la guerre, l’angle aveugle du tableau qu’il dépeint, avec tant de verve, tant de dérision qu’il sonne comme un appel à la désobéissance civile, sans que je ne puisse savoir s’il résulte d’une réaction uniquement intuitive à ce changement de réalité de la guerre, d’autant plus intolérable qu’elle a perdu tout lien avec l’humain, ou si le regard fixé dans les yeux de la bête, c’est en la dévisageant d’une froide terreur, à la lucidité totale, qu’il a fait le pari de rejeter toute once de sa réalité.
Jünger dans la même guerre, pareillement engagé volontaire, est au plus fort de l’affrontement, dans l’infanterie et dans les tranchées, écrasé ou avançant, sur le front de la Somme ou ailleurs. Les campagnes autrefois ensemencées, ou verdoyantes, il ne les décrit plus que comme des paysages lunaires, la terre a été tant de fois retournée par l’explosion des bombes qu’elle est meuble et que les corps des morts, enterrés pendant la nuit, sont exhumés au jour par la reprise un peu plus précise des tirs.
La folie est déjà là, amie ou ennemie, et le spectacle des murailles de feux, qui engloutissent son camp ou les lignes ennemies, ébranle par sa démesure. La valeur, l’expérience, l’endurcissement, tout cela parfois n’est plus rien, ne compte plus tant le déchaînement de forces au-delà de l’acception humaine balaie toutes les ressources personnelles pour plonger l’homme dans des vagues de terreur, ou bien de fureur, par lesquelles il est balayé. Même l’homme aguerri par les années de bataille, l’homme de fer, celui qui connaît déjà et les tranchées et le canon, peut en une seconde n’être plus qu’un fuyard terrifié, pour une heure ou des jours, parce que la déflagration, le spectacle soudain de l’horreur, tout son bataillon en un instant anéanti par un coup au but, l’auront laissé empli de la vision au fond d’un cratère comme dans un brasier, de cents mutilés râlant et mourant : « Cet enchevêtrement de corps qui se tordent comme des amphibies dans un lac en ébullition, comme les damnés dans une vision dantesque. (…)Ce sont les grands blessés. »
Dans le courage comme dans l’effroi, il n’y a plus d’homme, il n’y a de réalité que des ondes de puissance dont la démesure projette les servants de la mort vers l’arrière ou l’avant, le choix humain est dépouillé de tout sens. Le choix du courage est fait, par miracle lui plutôt qu’un autre a survécu, pourquoi pas puisque dans cette grande loterie, la mort est distribuée tellement au hasard que le plus prudent peut partir à tout instant. Pour autant, Jünger n’en discerne pas moins la fin de l’homme.
« Ici, l’époque dont nous sommes issus abat ses cartes. La domination de la machine sur l’homme, du valet sur le maître devient évidente, et un déchirement profond qui commençait déjà par temps de paix à ébranler l’ordre économique et social se manifeste aussi de façon mortelle dans les batailles. Ici se dévoile le style d’une génération matérialiste et la technique fête son triomphe sanglant. »
A une guerre de distance, Gert Ledig surpasse parfois encore ses aînés dans le compte rendu du grand spectacle sans spectateur. L’univers a bien basculé, la machine de mort tient le trône et plus rien ne viendra l’en déloger, autant le savoir, il n’y aura plus de guerre qui ne soit le viol de l’humain broyé par le feu ou l’acier.
Dans Sous les bombes, Ledig déploie en des lignes d’une effroyable luminosité la danse satanique.
Juillet 1944, l’auteur raconte un bombardement à Munich : seulement soixante dix minutes pour éradiquer la vie humaine. L'horreur, au degré le plus cru, est la trame de ces pages ravagées par les bombes. Le but, l’écrasement d’un régime haïssable, cèdent le pas à la vision de l'humain, matière dérisoire et précieuse, déchiquetée et gaspillée sans limite au point qu'il n'a pas plus de réalité que n'importe quel autre débris de matière, pareillement réduit en lambeaux au cours de cette longue heure.
« Laissez venir à moi les petits enfants…
Lorsque la première bombe tomba, le souffle projeta des enfants morts contre le mur. Ils avaient été asphyxiés l’avant-veille dans une cave. On les avait mis au cimetière parce que les pères combattaient au front et qu’il fallait chercher les mères. On n’en retrouva qu’une. Mais écrasée sous les décombres. Les représailles ressemblaient à cela.
Une petite chaussure s’envola sous l’averse de bombes. Ce n’était pas grave. Elle était déjà déchiquetée. Lorsque la terre projetée en l’air retomba, les sirènes se mirent à hurler. »
Ce ne sont que les cinq premières secondes sur une heure dix de bombardement. Ledig trace la forme de l'horreur dont il se débarrasse, avec un talent âpre à lui-même comme au lecteur, rendant l'abominable plus soutenable par son écriture clinique, en même temps qu'il parvient à dépeindre ce chaos au delà de toute mesure, au point de dépasser l'entendement.
Comme Céline, comme Jünger, Ledig se révèle dans ce livre un écrivain d'une puissance terrible, appuyé sur l’énorme qui l’habite, forcément hanté comme eux par les visions auxquelles il lui fallut échapper.
Dans cette guerre là, qui n’a plus rien d’humain, la vieille Europe a appris qu’il n’est plus de place pour l’homme. Le nationalisme belliqueux, le goût de la guerre, a passé chez les héros, tels Jünger, autant que chez les contempteurs de la guerre, tels Céline. Le goût de la bataille a décliné pourtant dans nos seuls pays. Vivre un an dans n’importe quelle autre partie du monde, de l’Amérique à l’Asie, au Moyen-Orient comme en Afrique, suffit pour savoir à quel point les bellicismes ailleurs et à la différence d’en Europe occidentale, subsistent autrement qu’à l’état de trace. La leçon de sagesse transmise, de tous côtés du Rhin, par les deux grandes guerres, n’a pas été payée totalement en vain.
Ailleurs, l’Afghanistan. Des décennies de guerre contre l’Union soviétique n’y ont suffit que comme tremplin pour une guerre civile, puis par l’écrasement des uns sous les déluges de feu des Américains, soutenus par les autres. En Irak et en Iran, même atterrement. Malgré une interminable guerre entre ces deux pays et tant de morts, immédiatement après leur paix, la guerre a de nouveau tenté l’un, contre le Koweït, et semble tenter l’autre, au nom de l’atome, pendant que l’Amérique reste prête encore et toujours à donner la réplique.
Quand deviendront donc audibles à ces peuples leurs grandes voix littéraires, pour traduire en Arabe, ou en Américain, le prix du sang versé, la leçon de sagesse, le chemin vers la continuité de la vie. Seule cette dernière rapproche sans hâte de la vieillesse.
La fureur de Céline, toute littéraire, fruit d’une culture française qui trouve son art, au XXème siècle, à se dénigrer soi-même plutôt qu’autrui, en ne magnifiant pas l’homme lui évite de se détruire.
Pierre Sorlin dans le dernier numéro de la revue littéraire Europe, dédié aux littératures de l’extrême, distinguait les guerres, où la haine de l’autre et la volonté de ne pas se soumettre donnent encore un sens au conflit, de l’horreur, qui n’est pas seulement massacre mais désespoir, perte de sens.
Bien au contraire, la guerre sans l’homme depuis 1914, inscrite au cœur des œuvres de chacun de ces trois auteurs, me montre la même perte de sens, devant l’escalade des moyens qui prive le combattant de toute implication personnelle, puisque la mort n’est plus que destruction déversée par une machine, s’abattant de façon rigoureusement identique d’un côté ou de l’autre de la tranchée. Même quand elle est unilatérale, détruisant Munich en juillet 1944, Hiroshima ou Nagasaki à peine plus tard, la mort n’a plus la figure d’un ennemi humain mais d’une réalité abstraite. Sa violence absolue dépasse toute représentation et ne peut plus avoir de visage.
Cette perte de sens, n’envahit pas uniquement le temps de l’horreur en guerre, mais il contamine la continuation de la vie, tant chez Céline dont la lecture du monde restera celle du dérisoire et de l’absurde, que chez Ledig dont un autre roman, Après-guerre, fait de l’impossibilité de l’espoir, la trame de l’Allemagne d’après l’échec. Chez Jünger même, l’écriture au fil des guerres est marquée par l’impossibilité de conserver un sens à la bataille, l’homme peut encore porter l’épée, mais la beauté du combat, la signifiance, n’est plus. Dans les Falaises de marbre le narrateur a laissé choir l’arme pour l’herbier et, comme si le sens se détachait de lui, au chevaleresque sans vraie cause des premières œuvres succède un humanisme égaré. C’est ce sentiment qui plus tard, au plus fort du nazisme, habite le soldat démotivé qui écrira en 1942, quoique remobilisé et officier d’occupation à Paris, La Paix (Der Friede).
A l’avènement de la guerre sans l’homme, l’écrivain ne peut répondre que par l’homme sans guerre, celui qui ne peut plus y croire, qui ne peut plus trouver de sens à tuer, qui ne peut plus dans le meilleurs des cas, mais c’est bien rare, qu’aimer.
Tang Loaëc
Article paru dans La Presse Littéraire, numéro spécial Celine, juillet-août 2006
Bibliographie :
L.F. Céline - Voyage au bout de la nuit ; Casse-Pipe
Ernst Jünger - Orages d’Acier, Feu et Sang ; La Paix
Gert Ledig - Sous les bombes ; Après-guerre