Dès ma première rencontre, j’ai dévoré les pages de Gracq émerveillé, profondément heureux que cette rencontre m’offre dans l’âge adulte une révélation proprement magique, un auteur à nul autre pareil, dont la magie agissante transformait les heures de voyages dans l’univers de ses pages.
Je ne prétends donc à aucune objectivité dans l’exercice critique, appliqué à l’ouvrage de ce virtuose du jugement, peut-être littéraire, qui serait autrement un parcours à très haute dangerosité. Par bonheur pur, la certitude qu’à défaut de l’aimer de la même façon que vous, seule grâce que Gracq lui-même reconnaît à un critique pour commenter un livre - « comme une femme aimée » - je peux me justifier de ma passion renouvelée à chaque lecture, me permet de mettre mes mots en surimpression de ceux de ce maître sourcilleux.
L’humilité de peintre amoureux – dont le regard est exacerbé par l’attention supérieure que mobilise l’amour, permettant de voir tous les signes et d’interpréter jusqu’aux limites humaines la lumière du modèle – guide du reste plus d’un regard sur ce chemin périlleux et en a conduit d’autres avec une sûreté de miraculé, sauvés par leurs hésitations autant que par leur justesse (Hubert Haddad dans la Forme d’une Vie par exemple), au travers les mines semées par Gracq lui-même sur le chemin de quiconque prétendrait le réduire.
Le filet de mon regard lancé au travers de son œuvre, romanesque au moins, me remonte toujours les trésors ailleurs naufragés de la promesse et de l’attente.
Entre ces deux termes, Gracq tend l’arc de ses récits, vibrants d’une promesse non déchiffrée. Toujours, cette tension a eu sur moi l’effet d’un courant magnétique, éveillant la même attente chez le lecteur émerveillé que celle qui polarise le veilleur, narrateur Gracquien réceptif à l’altération des couleurs dont l’imminence de l’événement recouvre le monde.
Rien n’a changé en apparence, mais tout est réinterprété par l’attente de ce qui doit venir… une forme différente de vie… une mort promise… une trahison inévitable car elle est le seul moyen de rester fidèle. Cet ébranlement en marche fait naître le sentiment de l’immense, la possibilité d’un idéal dont la nature ne doit jamais être définie, car il n’est pas matière mais un espoir fou, celui de pouvoir échapper au quotidien du monde pour fuser vers le sublime.
C’est là la promesse non élucidée qui m’a saisie à chaque lecture de Gracq et cela dès la première, la découverte du Rivage des Syrtes où à chaque phrase, au souffle si long qu’il nécessite de mobiliser toute sa passion, je sentais une résonance m’emporter et me déployer, du même miracle que celui expérimenté par le narrateur.
Pas d’identification avec le narrateur ici, ce n’est pas de ce genre d’expérience qu’il s’agit, mais une plongée profonde dans la même expérience, dont la puissance est nourrie de toutes les attentes se faisant écho, celles de l’auteur et celles du lecteur, mises en résonance par la capacité vibratoire de Gracq.
Non pas modèle mais Pythie, le narrateur intervient pour transcrire dans le registre de l’audible, les signes du destin en marche. Il ne s’agit pas du destin des Grecs, enfermant l’homme dans un dessein tracé pour lui par des puissances irascibles, mais de la sublimation de l’homme lui permettant de vivre comme en une légende ouverte, de plein pied dans le sacré. Si le narrateur Gracquien tire sa grandeur non pas de sa capacité à agir mais de sa capacité à entendre le message murmuré par le vent, il y est aidé aussi, dans le Château d’Argol ou sur Le Rivage des Syrtes, par des femmes prophétiques, sibylles captant le tressaillement du sens de toute leur nature féminine, chaotique et passionnelle, et pointant l’homme vers son destin.
Déclencheur et révélateur vrai, ce que la femme demande à l’homme, c’est la mise en branle de sa propre mort comme symbole de l’immense. Ainsi seulement, homme ou monde, leur mise en danger accomplie jusqu’à la rupture, re-enfantent la vie.
Ce peut-être le cas d’un monde entier, ainsi du Rivage des Syrtes.
Le jour où le mouvement de vie de la Principauté d’Orsenna est allé à son terme, et que l'élan manque pour le porter plus loin, la plus grande gloire apparente ne peut rien pour empêcher le frémissement de prendre forme, qui emportera tout sur son passage dans un mouvement de balancier opposé.
Julien Gracq saisit l'instant qui précède l'effondrement d'un monde, d'une civilisation. Les trois cent pages de ce livre sont le récit de ces événements, à la fois insignifiants et chargés d'une signification immense, parce que l'inéluctable aspire à ce reflux d'un univers arrivé à épuisement et que rien ne peut l'arrêter. Confusément, tous ceux qui aspirent à la vie vont accélérer une chute qui ouvre passage à un bouillonnement, dont on devine qu'il sera brutal, comme si la monté nouvelle de la sève faisait voler en éclat toutes les écorces mortes.
Mais cette même nécessité se retrouve à des nuances qui changent à peine l’appel, lorsqu’un homme est confronté au même besoin. Ainsi du Balcon en forêt où au dernier chapitre, Grange dans la confusion de son corps blessé cherche le sens de cette attente dénoué et se dit « J’avais peur et envie. J’attendais que quelque chose arrive. J’avais fait de la place pour quelque chose… ». Toujours, l’attente, toujours, l’espoir de quelque chose au-delà de la crête que l’on ne peut voir mais qui tend ces moments étirés.
Au côté de l’homme, en sus de l’invisible qui aimante l’attente, toujours une femme alchimique, catalyseur de sens.
Et j’ai vibré pour ces femmes, personnages à la fois secondaires et centraux, dont Julien Gracq montrait si bien de quelle façon éperdue, dépassé par la toute puissance des signes qu’elles interprètent mieux que nous, il fallait les aimer. Dans la profondeur de leur regard, un seul message toujours, impérieux, « viens !», et à la force de l’appel, aucun « héros » Gracquien ne saurait résister, pas plus que ses lecteurs fascinés, car la promesse c’est l’infini au-delà des limites finies du quotidien-présent. Toutes ne sont pas la limite pourtant, d’autres figures féminines traverses parfois les livres comme des oasis, fugues à l’intérieur du grand dessein, sur le chemin du Balcon en forêt ou dans Un Beau ténébreux celle qui appelle à la vie et s’interpose un moment à l’appel de l’autre femme morte, mais ne peut de ses forces humaines arrêter la marche vers le moment ultime.
Chaque livre, de plus en plus au fil de la chronologie des œuvres de Gracq, le temps est suspendu, la vie s’arrête un moment dans la trajectoire qui mène vers le déchirement de sa trame. Pas d’intrigue, pas d’histoire en réalité, une destination tout au plus, mais que l’aboutissement du récit ne fait qu’effleurer.
Tous les livres de Gracq, je mets de côté son œuvre critique, sont inscrit dans ces mailles de l’attente qu’il étire comme nul autre, non pas dans une description proustienne, attentive aux plus minutieux détails et aux variations subtiles, mais en tirant de chaque fibre de ce temps suspendu l’indice du sublime, la matière à une exultation secrète.
Un œuvre à part, unique, un style reconnaissable entre milles, sans la modernité tapageuse et la rupture plus spectaculaire d’un Céline, mais dont la voix ne cesse pas de raisonner parce qu’elle est indissociable de cet univers fabuleux, qui s’abîme dans la trames des heures pour les re-enchanter.
Le style de Gracq, à chaque lecture force l'arrêt. L’écriture sans complaisance pour le lecteur, l’entraîne au long de phrases interminablement ciselées, mais magnifiquement, avec la puissance d'évocation de comparaisons qui toujours, dans les images employées, trompent l'attente et créent la surprise. Un style exigeant et à nul autre pareil, original mais pas parce qu'il cherche une différence, mais parce qu’il tend à la perfection dans une direction qui lui est propre.
Les fusées propre au surréalistes, cette volonté commune à ce mouvement de rechercher l’angle qui l’espace d’un instant ouvre au sublime, Gracq l’étend à l’échelle de l’infini contenu dans chaque seconde.
Tang Loaëc
Article paru dans La Presse Littéraire, numéro spécial Gracq, décembre 2006
Bibliographie :
Hubert Haddad - Julien Gracq : la forme d'une vie
Julien Gracq - Le Rivage des Syrtes ; Au château d'Argol ; Un balcon en forêt ; Un beau ténébreux