Ce texte reprend partiellement celui du livre " La Vengeance de l'aulne " (ISBN No 2-86805-111-1 ; 12 euros),
publié aux Editions Findakly, détentrice des droits. Le livre peut-être commandé auprès de votre libraire habituel
ou directement aux Editions Findakly - 58150 Suilly la Tour.

GOETHE

- Mon père, mon père, mais n'entends tu pas,
Ce que le Roi des Aulnes me promet tout bas ?

- Je t'aime, ton beau corps me tente,
Si tu n'es pas consentant, je te fais violence !
- Père, père, voilà qu'il me prend ,
Le Roi des Aulnes m'a fait mal !

Le père frissonne, il presse son cheval,
Il serre sur sa poitrine l'enfant qui gémit.
A grand peine il arrive à la ferme,
Dans ses bras l'enfant était mort.

Le Roi des Aulnes - (G. : 1749 - 1832)

 

L'ENFANT DE L'AULNE

1.

- Je hais les Français !

C'est moi qui ai parlé.
Devant moi, ma femme pleure, elle verse des larmes de douleur, de femme trahie. Pourtant, c'est moi qui fut trahi, par un Français qui venait peut-être de Paris, comme elle. Nous nous sommes mariés hier, dans un faste austère de Prusse Orientale. Avant la chute de la nuit, le ciel blanc est tombé en un tapis de flocons épais sur la terre. Une nuit et un jour ont passé, ce soir, déjà, elle a mal. Je savais que cela viendrait, ce n'est rien, elle n'aura pas eu, elle, la douleur d'être trompé longuement. En cela, elle aura plus de chance que moi, je n'aurai jamais de vengeance complète.

- Je les hais depuis toujours.

Je ne l'ai pas crié mais martelé, froidement, sans frémir plus que le tronc d'arbre mort derrière la vitre, un bois sec recouvert depuis la dernière pluie d'une couche de glace. A l'extrémité de la forêt d'aulnes, c'est le plus esseulé d'entre eux que la foudre a désigné pour être frappé. La cime est brisée, à vingt mètres du sol, et les chatons ne pendront plus en fines grappes de ses branches. Moi aussi je fus cet aulne, choisi et frappé. Il convient qu'à mon tour je jette l'éclair sur la victime et que mon verbe tienne lieu de tonnerre.

Mon arme ne sera pas celle de l'autre, l'ogre, le veilleur, le Français maudit qui nous a tous trompé. Jamais je n'ai dit à Christelle que je l'aimais. Je lui ai seulement demandé si elle voulait m'épouser et si elle a imaginé autre chose, c'est qu'elle s'est mentie elle-même. Oui, c'est son propre mensonge auquel elle a voulu croire, après lequel elle a voulu courir. Les Français mentent, pas moi.

Lorsque hier elle a dit oui, devant l'autel, j'ai entendu dans son allemand maîtrisé la pointe de maladresse qui trahi en elle la Parisienne. Aujourd'hui, ses sanglots ont quelque chose de passionné et de faible à la fois, ce sont des larmes de Française. C'est le même timbre mêlé d'humanité et d'incertitude qui rendait la voix de l'ogre si convaincante, si faussement sincère. L'ogre français … nous avions tous dans les villages été mis en garde et pourtant, par centaines nous l'avons laissé dévorer nos vies en l'aimant.

- Pourquoi me fais-tu mal, Lothar ? Ne vois-tu pas sous tes yeux ma douleur ?

Je comprends sa douleur mieux qu'elle, ce mal est de ceux dont-on ne se relève pas. Je l'ai connu moi aussi et au décuple. Elle est jeune, elle ne s'en remettra donc pas, pas plus que moi. C'est ce que je voulais.

Elle a essayé de résister d'abord, prenant l'expression de ma haine envers tout ce qui était français pour une bonne puis une mauvaise plaisanterie. Mais sa contenance de façade a été minée par mon timbre trop froid, sérieux comme la pierre. Ma voix à la qualité de la roche sur laquelle la main s'appuie et qu'elle ne quitte que gelée jusqu'à l'os. Ma femme se défend encore mais n'a plus la force d'y croire. Elle en ignore les raisons mais devine déjà que cette manche est perdue.

- Je n'ai pas peur de te blesser, parce que je hais tout ce qui est français, sans exception.
- Mais je suis française !
- Oui.
- Alors tu me hais ?
- Je ne hais que ce qui est français en toi, le reste je l'aime bien, c'est pour cela que je t'ai choisie.
- Mais tu m'as dit souvent que j'étais tellement française, tellement parisienne.
- C'est aussi pour cela que je t'ai choisie.

Christelle me regarde sans comprendre. Je ne vois pas bien son visage, les chirurgiens ont réparé ma peau mais n'ont pas pu restaurer mes yeux. J'ai un œil mort et l'autre trouble. La beauté de ma femme ne m'est jamais parvenue qu'au travers un brouillard, j'en suis protégé. Sa silhouette perd par moments son allure, je la devine hébétée, j'ai ouvert une faille dans sa grâce.

- Mais tu t'es toujours passionné pour la France. Tu connais toute notre littérature, bien mieux que moi, tu y as fait tes études. Pas un Allemand ne parle le français mieux que toi.
- Tu confonds passion et obsession.
- Pourquoi me dis-tu cela aujourd'hui ?

Elle n'a pas osé préciser si ce qu'elle voulait dire était, pourquoi pas avant-hier, lorsqu'il était encore temps de me fuir ou, pourquoi pas ne jamais le lui avoir dit.

- Tu aurais préféré que je te le laisse ignorer ?
- Tu veux me rendre folle.

Ce serait une solution. Je ne sais pas comment tout cela finira. Peut-être est-ce trop douloureux d'y penser. Qu'elle sombre dans la folie serait pour elle une forme d'issue. Il me resterait alors la culpabilité, ce ne peut être pire que la haine que je ressens.

Christelle est faible et forte, comme une femme ou comme un Français, elle n'a pas peur de se briser et de recommencer. Notre chambre de torture durera longtemps. J'ai fermé tous les verrous avec la clef et je l'ai jetée : pas d'issue, je n'en veux pas. A quoi bon quand ma douleur serait aussi grande dehors qu'elle pourra l'être en ce huis clos destructeur. Je ne sous-estime pas ma femme pourtant, c'est peut-être elle qui me brisera. Je n'ai que l'avantage de la surprise et celui d'être désespéré.

Je ne distingue pas bien son regard mais, assise sur le lit, un sursaut a redressé son corps. Elle me fixe et jette sa question comme une défense désespérée.

- Pourquoi as-tu mal ?

2.

L'ogre français m'a pris aux premières chutes des neiges. C'était la saison des glaces, tout comme hier. C'est pour cela que j'ai choisi la date du mariage au premier jour de l'hiver. Christelle s'en souviendra.

- Tu te rappelleras plus tard que l'hiver ne tue pas que les oiseaux mais aussi les cœurs. Tout meurt sous la glace, même les plus beaux sentiments. On n'y croit qu'assez longtemps pour qu'ils détruisent tout sur leur passage. Tu devrais renoncer à aimer.

Elle se tourne vers moi soudainement, comme vers un ennemi, pour répliquer :

- Je t'aime. Je ne sais pas à quoi tu joues mais cela, tu ne pourras pas me l'enlever !

Elle est farouche. Sans doute l'ai-je moi-même été et tous les enfants amenés de force au château aussi, avant moi ou après. C'est ainsi, en s'appuyant sur notre propre sauvagerie qu'il s'est emparé de notre âme. Plus nous lui résistions, plus nous finissions par croire que cette lutte contre la tentation de lui céder était injuste.

Il était fort mais surtout, il était notre seul espoir d'affection dans cette école de soldats d'élite. Christelle se fera prendre comme moi, malgré elle, et déjà dans sa résistance instinctive elle est prête à se cramponner au sentiment de l'amour même si je lui en nie la possibilité. Continuer de m'aimer est le seul défi à ma cruauté qu'elle soit parvenue à imaginer.

Pourquoi pas ?

Cela se retournera contre elle, comme une arme de plus entre mes mains pour la tourmenter.

N'est ce pas ainsi que l'autre lui-même a procédé ? Ma vie n'aurait pas été si profondément gâchée s'il n'était pas parvenu à se faire aimer de nous, comme il prétendait nous aimer aux moments même où il nous détruisait, sans que nous ne l'ayons soupçonné.

3.

La maison où j'ai mené ma toute nouvelle femme est une bâtisse isolée du monde, égarée dans des forêts et des plaines humides que brume et neige rendent hostiles comme la certitude de l'échec. Cette prison servira de réceptacle à notre lune de miel, d'un miel aux cristaux blancs comme le givre et durs comme la glace. Qui le goûtera aura la langue gelée et les intestins glacés !

Elle dort. Son repos est agité dans le grand lit frais, les murs de bois ne protègent pas complètement la chambre tristement nuptiale du froid qui règne au dehors. Dans l'enfilade du lit, la fenêtre sans rideau dévoile l'étendue bleutée de la forêt. L'unique œil qui dans mes orbites ne soit pas un leurre ne discerne pas les cimes l'une de l'autre. Il me projette dans un monde fait de grandes masses de couleurs, seuls les souvenirs de l'enfant donnent un sens aux taches sur la toile du grand peintre fou.

Dans son premier sommeil, souvent, Christelle cherche de la main la forme de mon corps toujours absent dans les draps. Je ne dors pas avec elle. C'est comme un refus obstiné par lequel je me fais autant de mal que je lui en fais à elle, mais il faut qu'elle paie le compte que lui n'a pas réglé.

Au fond de l'hiver, lui aussi parfois nous envoyait dans son lit pour nous réchauffer. Sa couette faite des dépouilles de nos propres cheveux était bien plus chaude que nos pauvres couvertures. Celui qui était élu profitait alors de son lit chaud et de l'entêtante tiédeur de son corps. Il ne nous touchait pas, se contentait d'attendre sans bouger et les muscles raides d'envie et de pudeur que l'enfant se blottisse dans la nuit contre son corps.

Si j'étais dans le lit, Christelle ferait exactement cela. Sa main me cherche déjà, elle viendrait à moi et trouverait dans l'oubli de la nuit le réconfort qu'elle n'obtient pas de jour.

Parfois pourtant, nous faisons l'amour. Elle ferme les yeux, alors, pour ne pas voir mon regard a demi-aveugle qui l'épie et ma bouche sans sourire. Elle a peur de me regarder comme elle ne veut plus observer par les fenêtres la désolation de la contrée blanche. Ma femme ne veut plus faire face à mon regard de saison, au bleu éteint par la trahison. Le froid la transperce chaque jour un peu plus et comme une feuille depuis longtemps morte, elle se recroqueville sous le poids du givre.

Je m'approche du lit.

- Tu vois, l'amour ne te sert à rien, il ne te protège pas de l'hiver. Il se détachera de toi comme une feuille de l'arbre.
- Tu te trompes ! Je ne renoncerai jamais à aimer. Je ne veux que cela. J'aimerai de la seule façon à laquelle je crois et si tu me tues, je serai la preuve de ton échec en étant morte sans laisser ma passion mourir.

La tuer, j'y ai pensé aussi. Mais le trépas n'est qu'une vengeance grossière, il ne prouve rien. Il est même héroïque parfois et le symbole de la survie de ce pour quoi l'on meurt. C'est pour cela que je hais tant le Français que j'aimais plus qu'un père. Sans lui, j'aurai pu mourir enfant, gelé et noyé dans les marais où baignent les aulnes, ou à la guerre simplement comme tant d'autres parmi les enfants qu'il a volé.

Que nous soyons vifs ou morts, nous sommes tous sacrifiés, jouets brisés de son inconséquence.

4.

Le ciel est violet en février dès le début de l'après-midi. Bleu dénaturé de sang comme mon œil mort, d'une couleur sans vigueur n'ayant que l'apparence de la profondeur et qui annonce à peine passé midi que le jour ne durera pas.

Je me demande si Christelle le voit de la même manière que moi. La neige aussi mélange à son blanc le soupçon d'un bleu acier, hostile, qui fait cette région à mon image. Dans cette étendue où je ne vois jamais de mouvement, je crois trouver une reproduction immense de mon visage. Ma face est celle de l'hiver, celle d'une beauté morte, mensongère. Mon visage entièrement ruiné, entièrement refait, à l'immobile statuaire d'un masque que n'habite plus la vie.

De l'intérieur, je sens mortuaire cette surface lisse, trahissant celui qui la regarde de l'apparence du calme. L'enfant que je fus était en tout différent. Chacune de mes émotions criait sa naissance sur mes joues, dans mes yeux et à la courbe toujours changeante imprimée par l'instant sur ma bouche.

A ma surprise, la femme que j'ai épousée me regarde depuis trois jours, attentivement, comme si elle voulait déchiffrer l'inaccessible caché par mes traits. C'est impossible, il n'y a plus rien à lire là où il n'y a plus de vie.

Il y a cette paire de jumelles aussi, elle l'utilise souvent mais ne regarde pas à l'horizon cette route par laquelle nous sommes venus, la seule par laquelle elle pourrait être secourue ou partir. Elle n'a pas demandé à repartir. Je n'ai pas eu à lui dire que j'avais retiré au moteur des pièces essentielles, que je ne lui permettrai pas la fuite.

Elle ne cherche pas à fuir.

J'ai pensé d'abord qu'elle voulait endormir ma méfiance, qu'elle avait deviné que je ne la laisserais pas s'échapper et faisait semblant seulement de ne pas y penser. Mais c'est autre chose. Jamais, au travers le double prisme de verre, elle n'observe le village trop loin qui laisse s'échapper les lignes de fumée. Elle regarde la forêt, la ligne brisée qui descend au long d'une colline et trace le chemin du ruisseau glacé qui ne lie plus la source à l'étendue lointaine du lac que par un enchevêtrement de cristal.

- Tu as vu ?
- Quoi ?
- A cent mètres de la maison, les traces d'un lapin dans la neige.

Je ne peux rien voir de précis à une telle distance, pas même avec ces jumelles qui ne me servent à rien. Ce n'est pas la courbe mais la surface même de mon œil faussement valide qui a perdu cette capacité.

- Tu te trompes, il fait trop froid pour qu'ils sortent.

Elle ne me répond pas, observe les mats de glace que forment les arbres couverts de neige, cherche les signes de mystères que je ne vois pas. Puis, elle pose les jumelles et tourne vers ma face une attention muette, aussi concentrée que devant la fenêtre elle l'a été.

- Ne me regarde pas, il n'y a rien à voir. Ce visage ne m'appartient même pas.
- Raconte-moi comment tu as été blessé.

5.

Elle a du cran.

Quand je lui ai raconté les viandes défaites, calcinées ou arrachées, elle n'a pas frémi. Je ne lui ai rien épargné pourtant. Je n'ai même pas trouvé, cela aurait pu être le cas, l'éclat de voix qui aurait trahi chez elle le plaisir d'une sorte de vendetta par anticipation, la vengeant de la cruauté dont je me rends à son égard coupable.

Je ne comprends pas ce calme chaque jour grandissant avec lequel elle fait face, dans l'enfer blanc de cet hiver où je l'ai enfermée. Qu'est-ce donc qui fait qu'elle tient ?

Elle tend sa main vers mon visage et je maîtrise la tentation que j'ai de l'esquiver. Ce n'était pas un mouvement de douceur de sa part, si cela avait été le cas je le lui aurais refusé. La douceur serait mensonge entre nous, je le lui ai dit, j'accepte les gestes de l'amour charnel mais pas ceux d'un sentiment qui ne peut avoir aucune résonance en moi.

Ses doigts explorent la surface de ma peau poussés par une curiosité, la volonté de découvrir ce qu'il y a derrière. Il n'y a plus rien. Cela aussi il faut qu'elle le sache. Rien en particulier qu'elle puisse faire croire en aucune forme d'amour, après que l'ogre m'ait détruit. C'était bien un ogre finalement, qui se déguisait sous l'accoutrement du français. Il m'a pris à la vie que j'aurai eue sans lui dans un village de forêt, il m'a mené dans ce château où comme tous les autres enfants nous devions être mangés par le Reich et par la guerre, et une fois que ma chair en eut été dévorée, il a recraché les os sur le sol carrelé, froid, où je ne pouvais que mourir.

Je me détourne de ma femme et m'enfuis presque de sa présence. Je suis l'hiver et la mort parce que ce sont les seules choses qu'il ait laissées en moi. Pourquoi faut-il que je ne puisse rien lui donner à elle que ce dont j'ai reçu l'héritage ? L'amour est tromperie qu'on le veuille ou non. Moi au moins, si je lui fais du mal, je ne lui aurai pas caché ma véritable nature.

A quelques mètres, au travers le chambranle d'une porte, je me retourne et de loin lui fais face.

- Je suis froid, Christelle, mon toucher ne t'apporterait que le frissonnement d'une poignée de neige, glissée sous tes habits, qui te glacerait en fondant sur ta peau.
- Comme tu dis vrai.

Sa voix était pleine, terriblement chargée d'un sens qui n'est apparent qu'à elle. Son regard, dont je ne fais que deviner la direction au contour flou de son visage, est resté posé sur moi.

- Pourquoi me fixes-tu ?

6.

- Parle moi du juif.

Il n'était pas juif réellement, ou peut-être si, je ne l'ai jamais vraiment su. J'avais raconté à ma femme l'histoire de ce petit bohémien venu d'on ne sait où.

- Depuis que par la faute de l'ogre mon calvaire avait commencé, il soignait quelqu'un d'autre que moi. Je ne représentais plus le visage de l'enfance mais celui de la mort : mon protecteur s'est détourné vers une innocence moins difficile à regarder.
- Je ne comprends pas.
- Moi non plus je n'ai pas compris, sur le coup. A mes yeux, aveugles, c'était forcément une erreur.

La main de Christelle s'est avancée de nouveau mais cette fois à son contact je me suis reculé, comme brûlé. Ce mouvement là était de pitié ou au moins de tendresse.

Je suis parti dans le bureau à l'étage qui me sert de refuge et j'ai ouvert la fenêtre. Le froid est entré me faisant le bien que j'en attendais, saisissant les fibres du corps et chassant tout sentiment par sa morsure féroce. Le silence de la neige est un bienfait immense. Elle amortit tout, recouvre tout, et les seuls sons qui subsistent n'évoquent aucune présence étrangère. L'air sifflant dans ses propres narines et le glissement du vent déchiré par chaque obstacle, ces deux hurlements murmurés laissent l'homme seul, à l'abri. La cruauté d'un blizzard éteint tout autre mal.

La nudité du paysage m'apaisa.

La marque de Christelle gagnait dans la maison. Les objets changeaient de place, sans que je ne m'en rende compte, et le dépouillement des pièces devenait plus accueillant. Elle luttait. A mon hostilité déclarée à toute forme de vie, son apparent abandon n'offrait pas de prise. Le mois de février s'était écoulé sans que je n'entende plus de pleurs ni de détresse dans sa voix.

Elle ne courbait pas. Le piège dans lequel je nous avais enfermés semblait perdre de son efficacité, comme si les dents aiguisées par tout mon ressentiment envers le Français glissaient à présent sur sa chair.

J'aurais pu la frapper, peut-être, mais cela ne me venait pas. L'ogre lui ne m'avait jamais battu, tout le mal qu'il nous avait fait était dans l'absence de sens où il nous précipitait. C'était le non-sens dont il me fallait me venger. L'absurdité d'un mariage avec un homme qui détestait ce qu'irrémédiablement elle serait, une française, une nature faible ployant devant la dureté, là se trouvait l'essence de la prison dans laquelle je nous avais enfermés.

Au soir, je redescendis la voir, pour comprendre. Le lit partagé ne m'apporta rien sinon quelques minutes d'oubli. Mécaniquement, pour ne pas renoncer aux règles que je m'étais fixées, je quittai les draps une fois le tumulte des sens achevés.

- Lothar … pourquoi, alors que tu n'en as pas envie, te forces-tu à te détourner de moi ?

7.

- Le vent a tourné, Lothar.

Sa voie est de plus en plus claire, de plus en plus lumineuse. Il ne s'est rien passé pourtant pour expliquer ce changement mais, chaque jour, elle m'échappe un peu plus. Pourtant elle ne s'éloigne pas de moi.

- Viens me faire l'amour.

Elle m'accueille dans nos draps avec une vigueur qui ne faiblit pas. Aux premiers jours, ces rencontres là étaient pour elle un mélange de défaite et de désespoir, comme il était compréhensible que cela soit. A présent, je me retire d'elle toujours plus étonné de sa résilience. A chacune de nos rencontres elle me semble plus forte.

C'est elle, à présent, qui ne veut pas fermer les rideaux qu'elle a accrochés aux fenêtres. Elle rayonne où qu'elle soit et les paysages vides qui nous entourent ajoutent à sa santé au lieu de tremper ma dureté.

Dans la bataille charnelle, son appétit croit et, poussée par une force que je ne comprends pas, elle prend le dessus sur moi. Quelque vigueur que je me sente, elle la reçoit et s'en empare, et triomphe dans une guerre où, ma rage drainée, je succombe toute force bue, incapable même de me défendre contre un geste de tendresse qui lui échappe parfois, toujours le même : le dos de ses doigts quand elle m'a ainsi vaincu vient doucement caresser ma joue lisse, cette paroi de chair régulière que je dois à des chirurgiens et qui me masque au monde.

- Tu ne pars pas cette nuit.

Elle s'est redressée dessus moi, m'a chevauché, et maintenant que la petite mort m'a déchiré, elle prononce ces mots comme une incantation de pouvoir, douce et sûre à la fois. Mon corps est saturé d'amour et vidé de vigueur à la fois. Si elle me tient les poignets, ce ne sont pas ses mains qui me forment une prison mais moi qui suis privé de la volonté de partir. Quand elle se couche sur moi, je m'endors avant de m'expliquer ma langueur.

- Ce sont des oiseaux, Lothar.

Mes yeux voient sa forme se découper devant le jour à la fenêtre.

- Il n'y a que des oiseaux de proie en hiver.

Mais elle me dit d'écouter et le chant que j'entends me dément. Elle parle d'une voix pleine, saccadée de joie. Quand je me dresse sur le lit, elle vient à moi et m'embrasse.

- Non ... ce sont des trilles d'amour que tu entends ... la vie revient.
- La vie est un mensonge Christelle … elle ne fait croire à une chose que pour mieux vous replonger dans la mort.
Son sourire balaie tout. Mes mots butent sur elle sans effet, comme si tout ce que j'affirmais ne pouvait atteindre l'immense certitude qui la baignait.

- Tu n'es plus mort ... tu vis.
- C'est faux.
- C'est vrai. Tu as perdu et moi j'ai gagné ... nous sommes le vingt et un mars. L'hiver est fini ... tu es sauvé ... c'est mon règne a présent.

Je ne parviens plus à me battre. Si elle a ce pouvoir, réduire à rien ma vengeance et en ressortir plus forte qu'avant, alors c'est une déesse … qu'elle triomphe ! Je ne lui en veux pas de cette gloire qui me semble impossible à affaiblir. Le mal qui m'a détruit, enfant, il semble qu'elle s'en soit jouée et le traversant, qu'elle en émerge plus vigoureuse qu'avant. Tant mieux pour elle, je le lui dis.

- Tant mieux pour toi, Lothar, pour toi aussi.
Tu n'es pas mort ... comprends-tu ? La fin de l'hiver ouvre la porte à la vie et c'est toi qui la donne ... Je n'ai pas eu mes règles, Lothar ... tu vas avoir un enfant ... Un petit être qui sera toi et dont tu ne pourras pas nier la vie ... Un fils ou une fille auquel tu ne pourras rien reprocher de ce qui t'a été fait ... un qui attendra tout de toi.

Et comme l'air que je respire a changé de goût et d'odeur, elle ajoute :

- L'hiver est mort ... depuis ce matin tu es le printemps.

(...)

Tang Loaëc