..::.. Projets éditoriaux et feuilles mortes

Tang Loaëc fut fugacement, en 2002/2003, gérant des Editions UTZ, une belle aventure éditoriale à laquelle il tentait de prêter encore un peu de vie.
De cette expérience, il a gardé une grande admiration pour tous les fondateurs de cette maison mais aussi pour tous les éditeurs de la micro-édition, qui savent faire naître et vivre à force de passion et d'engagement des fleurs de papier parfois splendides. 

Une interview réalisée en 2003 illustre cette période :

Crées en 1991 au nom d'un personnage de Bruce Chatwin, les éditions Utz collectionnent les récits de voyages au long cours, les essais historiques du bout du monde. Des découvertes d'Alexandre de Humbolt, fondateur de la géographie moderne, aux explorations de Sir Walter Raleigh à la poursuite de l'El Dorado, elles portent vers nous le souffle d'une pensée nomade et affranchie...

Quelle est l'histoire des éditions Utz ?
Les Éditions UTZ ont été crées en 1991 par un groupe de passionnés. La collection s'est développée grâce à des partenariats avec les éditions de l'UNESCO, le Centre National du Livre et différents sponsors privés. Ces rencontres se sont faites sur des coups de foudre commun pour des textes historiques. Chacun de ces écrits permettait d'exhumer à la fois des narrations de voyage d'une belle qualité de plume et des pans de l'aventure que constitue la découverte, collective ou individuelle, d'une autre civilisation, souvent l'Amérique Latine.


Quels en sont les collaborateurs ?
Le premier groupe d'associés, autour d'un noyau de Normaliens passionnés d'histoire, avait réuni quelques singularités, en particulier quelques francophones venus d'autre pays, d'autres continents. Je rends hommage ici à Oriane Norembuena, qui a été pendant longtemps l'un des moteurs de cette maison. Aujourd'hui, une nouvelle équipe est en train d'émerger avec :
- Christophe Cordonnier, l'un des fondateurs - normalien, économiste profondément engagé dans la recomposition actuelle de la Russie ;
- Fabienne Trunyo - sinologue - et Didier Voillot - libraire, deux nouveaux associés ; et
- moi même, à qui la gérance de UTZ a été confiée - depuis peu romancier après avoir vécu de nombreuses années à l'étranger, un peu financier et géopoliticien, selon les heures.
Plusieurs autres associés restent engagés dans la maison, avec un rôle actuellement plus en retrait.


La maison porte le nom d'un personnage de Bruce Chatwin, Kaspar Utz, voyageur immobile et collectionneur de porcelaines, pourquoi ?
Chatwin parce qu'il collait bien avec l'esprit d'aventure et de découverte de l'autre qui inspirait la création de ces éditions. Kaspar UTZ parce que c'est la gloire et la servitude de l'éditeur que de construire son fond comme une collection de merveilles, à protéger et à faire partager.


Pouvez-vous nous présenter quelques titres emblématiques de votre catalogue ?
Et bien, dans le désordre, commençons par Naufrage en Patagonie de John Byron, dont l'auteur porte le patronyme célèbre d'un grand poète qui n'est autre que son petit fils. Le narrateur deviendra vice-amiral de la flotte anglaise, mais c'est à dix-sept ans, embarqué comme aspirant dans l'escadre de Lord Anson, parti combattre la domination espagnole sur les routes maritimes, qu'il est victime d'un naufrage tragique, ne revenant que sept ans plus tard en Angleterre, après avoir survécu aux captures indigènes puis espagnoles.
Il me plairait de citer également Eldorado, poursuite d'un pays de l'or mythique et toujours s'échappant, mais aussi illustration de la compétition entre les puissances maritimes d'alors pour contrôler le monde nouveau et déchiffrer l'univers. Sir Walter Raleigh en est un magnifique conteur, lui dont l'ascension et la fin tragique s'inscrivent entière dans cette diplomatie des nations. Il sera exécuté par la couronne anglaise pour avoir pillé des ports espagnols, au moment ou les deux pays avaient fait la paix, alors que ses expéditions avaient été encouragées par la couronne.


Votre ligne éditoriale connaîtra-t-elle de nouvelles orientations cette année ?
Oui. Sans nous fixer encore de calendrier, nous cherchons à ouvrir l'éventail de nos collections, tout en restant inscrit dans le champs du voyage et de la découverte de l'autre. Une collection de textes de sciences-humaines l'illustre déjà depuis quelques années, publiant Alexander von Humboldt, un grand géographe allemand du XIXème siècle.
Bientôt, selon les rencontres que nous ferons, j'aimerais pouvoir soutenir des auteurs qui, au travers de fictions romanesques ou de récits de voyage contemporains, mettraient en lumière la découverte de l'homme et des sociétés qu'il construit ou qu'il subit. Cela peut faire partie des voies qu'avec Manuscrit.com, nous pourrions chercher à développer en co-édition, éventuellement en nous appuyant sur la communauté littéraire que vous réunissez. Une telle démarche nous intéresse quel que soit le continent dans lequel elle s'inscrit (Amériques, Moyen Orient, Asie ou ailleurs).


Auriez-vous un conseil aux auteurs qui souhaiteraient vous envoyer un manuscrit ?
Un manuscrit pour avoir sa chance doit-être parvenu à maturité, l'envoyer trop tôt, c'est s'interdire pratiquement de l'envoyer une seconde fois au même éditeur. Par ailleurs, un petit éditeur ne peut pas couvrir tout le champs littéraire. Si un manuscrit ne fait pas intimement commerce avec le voyage et la rencontre d'une autre monde, si son regard ne cherche pas à déchiffrer la société des hommes, la qualité de l'intrigue ne suffira pas à nous permettre de nous engager. Je préfère éviter les malentendus, qu'un texte soit publiable ne veut pas dire qu'un éditeur donné puisse s'y intéresser.


Quels seraient, selon vous, les héritiers de la "pensée nomade" aujourd'hui ?
Le contraire du coeur de cible des publicités pour téléphones mobiles, qui détournent le sens profond de ce mot ! Une pensée nomade, ce n'est pas garder contact avec tout et avec tous où que l'on soit. Bien au contraire, c'est accepter que tous ses ponts soient coupés, rentrer dans l'ailleurs comme s'il était possible qu'on n'en ressorte jamais.


Parmi les auteurs que vous lisez, lesquels auriez-vous aimé éditer ?
Dans le cadre d'une nouvelle collection de fiction, et s'agissant d'un auteur étranger, j'ai beaucoup aimé la transposition littéraire, entre fantastique et réalisme, par laquelle l'auteur Róbert Hász nous fait découvrir dans La Forteresse, publié par Viviane Hamy, la fragmentation de ce pays à présent décomposé.
Je pense aussi à François Bizot, membre de l'Ecole Française d'extrême-orient, dont La Porte, le récit (aux éditions de La Table Ronde) de sa douloureuse expérience cambodgienne, face aux Kmers rouges, est d'une puissance et d'une finesse rare.


Vous qui êtes auteur, qu'est-ce qui vous a conduit sur les chemins de l'édition ?
L'envie de comprendre et l'envie d'agir, qui en moi se confrontent, m'amènent toujours à la tentation de l'action. J'ai besoin  de ce contact concret avec la réalité du monde, ici éditorial, pour aiguiser le regard dont je nourri ensuite ma plume.

(...)

Propos recueillis par Audrey Cluzel, avril 2003.
Copyright manuscrit.com 2003.

[ A LIRE AUSSI :

  • Raison d'être (La Revue littéraire de Shanghai)
    La Revue Littéraire de Shanghai a pour ambition, basée à Shanghai, d’ouvrir un espace propice à la réinvention d’une vie littéraire mettant en résonance la langue française et une réalité chinoise mithridatisée par le creuset Shanghaien. La littérature est la vie, transfigurée par le regard et l’écriture d’un auteur, réinterprétée par la lecture de chaque personne qui ouvre un livre... Lire la suite
  • Une littérature à Shanghai (La Revue littéraire de Shanghai)
    Un écrivain est une membrane, il vibre quand on l’effleure.
    Il est des lieux de silence où le moindre souffle peut en tirer une vibration audible. Dans ces déserts, il perçoit et réagit aux plus légères variations de la vie et la mélodie qu’il en tire s’entend aisément... Lire la suite
  • Editorial littérotique (La Vénus Littéraire)
    A l’orée du 21ème siècle, la littérature érotique a la possibilité d’occuper un territoire bien différent de celui auquel elle fut cantonnée au cours des siècles précédents, 20ème siècle compris.... Lire la suite
.