Une lame dans le coeur

 

1.

Le ciel est rempli du canon incessant de la musique. L’air vibre, si puissamment qu’il me porte dans son rythme. J’avance. Je crie des mots que mes oreilles n’entendent pas. Mon corps est jeté dans toutes les directions par le son, le choc du bipède voisin, le mouvement de tous. Je pourrais danser des heures, je danse depuis des heures, comme une balle à la surface d’une eau qui gronde.

Je ne pense pas. Tout est oblitéré par le bruit, la lumière, les mouvements qui s’impriment dans ma chair, m’écartèlent et me ramassent, me libérant d’avoir à prendre soin de moi.

Dans la cadence chaotique, des courants lents, invisibles dans un premier temps, brassent les corps et les meuvent en courbe au long de vastes boucles. Parfois aussi, ils les poussent vers l’extérieur de la fête jusqu’à les déposer éreintés sur les grèves de formes humaines et de déchets qui la bordent.

C’est ainsi que je suis tombé.

Etendu sur le dos, les pieds en haut et la tête versant en arrière, j’ai vu sur le monde à l’envers le soleil se lever. Dans l’effacement des spots, dilués par la lumière, la musique pourtant toujours forte a perdu l’intensité de sa présence, d’univers redevenant bruit.

Je me suis mis à pleurer.

Je n’ai pas su pourquoi. Le sanglot était là et, malgré l’épuisement de chaque fibre de mon corps, je ne pouvais pas dormir. La beauté fade du soleil émergé, après la folie des projecteurs dans la nuit, m’a submergé d’une vaste lassitude sans repos. Quand les sons se sont arrêtés, le silence s’est fait, les larmes se sont mises à couler.

J’ai un diplôme, un emploi, le goût des sensations et une vie sabordée. Renversé sur le flanc de la colline tapissée d’herbe, ma tête est basse, le sang s’y précipite chargé de l’alcool et des fumées et me cogne avec la mollesse d’un polochon lancé à pleine volée. Pour chasser la migraine naissante, je roule sur moi-même et, une fois retourné, fait courir mon regard sur le champs de bataille jonché de silhouettes pêle-mêle, l’une sur l’autre effondrées. Au-dessus d’elles, les structures métalliques dressent encore leurs cous de girafes que, déjà, des hommes moins hagards commencent à démonter.

Quand la plupart des gisants se réveilleront, rien ne restera des machines de guerre de la fête rave, rien d’autre que les cadavres des bouteilles, les mégots mélangés de tabac et de chanvre, les dépouilles plus sinistres d’autres drogues.

Les organisateurs seront partis, enrichis de liasses disparates qu’ils économiseront ou gâcheront à leur tour et nous, dans le dimanche déjà faiblissant, nous recollerons nos morceaux. Je devrais dormir. Ce sont les heures passées dans ce coma d’épuisement qui permettent ensuite de tenir, une fois péniblement relevé, jusqu’à la prochaine partie. Ce moment de néant permet de ne plus penser, pendant dix heures d’affilées, de ne même pas rêver. Ensuite, il est plus facile de continuer pendant des jours à ne pas réfléchir, les soucis tenus à distance par le souvenir de son corps saturé et la persistance des sensations brutes qui ont chassé de vous tout ce qui aurait pu gêner.

2.


Parmi les formes abattues, quelque part, doit se trouver Vanessa. C’est elle qui m’a amené là, comme chaque fois, accroché à pleines mains à son corps dense et cuirassé de la tenue du motard. J’aime la sensation qu’elle va nous tuer à chaque virage, la peur savoureuse qui monte lorsque je me tiens derrière elle, contre elle, et que gronde dessous moi l’engin qui fait sa joie. Sa séduction féroce est faite de ces joies fermées auxquelles Vanessa s’abandonne et me livre quand elle m’emporte avec elle.

Je ne dors toujours pas.

Au réveil, lorsque nous ne nous sommes pas effondrés ensemble, j’ai toujours l’inquiétude de ne pas la retrouver dans le champs de décombre, qu’elle soit partie sans moi. Je crains parfois de lui causer cette même angoisse qui m’aiguillonne, si elle se réveille seule, mais cette appréhension laisse vite la place à une autre, dont l’étreinte me tient bien plus fermement. Je tremble en mon cœur de penser qu’elle pourrait, se réveillant loin de moi, ne s’en apercevoir qu’à peine et partir, seule, avec un autre, ne pas même me chercher. C’est toujours moi qui la cherche, qui la trouve. Je n’ai jamais su ce qui l’attache à moi, rien peut-être. Cette ancre, qui depuis six mois nous tient ensemble, d’être invisible me semble toujours trop fragile.

J’ai peur, peur qu’elle disparaisse ou se fâche, que ma différence la lasse. Je crains surtout qu’elle s’aperçoive du malaise que je ne parviens jamais à chasser quand je la suis dans ces mondes qu’elle habite et où je reste toujours, contre ma volonté, un étranger.

Finalement, un rayon de ce soleil adolescent, plus fort que les autres, me tire. Je m’appuie à cette tiédeur qui réchauffe un peu ce corps que tout désertait. Je ne connais plus les muscles que je force pour dresser au-dessus de la lande ma silhouette vacillante. Ainsi planté en épouvantail sur la terre, j’embrasse de mon regard le val jonché de plantes humaines fauchées. A mesure que se retirent les ferrailles et les monticules de baffles, le terrain est gagné par une beauté dévastée, comme une scène tragique. Un vent lent et continu exerce au contact de ma peau sa poussée légère, m’aidant à tenir à faible distance la lourdeur qui a abattu tant de ces formes gisant au sol entremêlées. Une autre crête s’étend face à moi de derrière laquelle vient le vent et, à mesure que la distance noie le bruit de moteur des derniers camions, un silence émerge qui dévoile une nouvelle musique, celle de l’eau bruissant sur la plage de cette côte à mon regard dérobée.

Je ne vois pas l’océan, il étend pourtant son emprise sur l’air encore fatigué des autres sons et en dénoue les fibres.

Avançant entre les corps, je m’enfonce dans le vallon comme dans une mer morte, la dune de sable et d’herbe qui me sépare de l’Atlantique me semble non pas la dernière limite du continent mais l’autre rive, la première terre surgissant au dessus de la débâcle de sang.

3.

Où est-elle ?

Avec elle, même le plus triste cimetière résonne d’une autre vie. Séparé d’elle, le monde reprend ses couleurs naturelles et la vibration que le vent de la mer n’a pas encore fini de chasser me tire vers le bas. Cette résurgence de la nuit, quand elle monte en brouillard devant mes yeux, est couleur de plaie profonde.

Ce brun là n’est pas gai. La houle et la mer finalement n’arrivent pas à le chasser. J’oscille entre le chant des eaux et le champs de bataille, coma à la lisière entre deux mondes vides, me sentant repoussé par tous deux.

Vanessa ... elle seule remplira ces immenses absences. Tournant le dos à la mer, je replonge parmi les corps, à sa recherche comme un naufragé quête la bouée. Avec elle, aucun de mes flous n’aura plus d’importance, sa présence ouvre un portail qui me happe, mes humeurs seront effacées par l’invisible aura qui autour d’elle s’étend et me frappe, toujours, en pleine poitrine.

Pourtant, l’emmêlement des formes jetées les unes en travers des autres ne dévoile pas encore dans l’herbe du val la figure attendue. La vision des lacis de membres, cabalistique, laisse sourdre en moi une angoisse que je ne peux qu’essayer de nier, sans une chance de succès. Mon pas s’accélère à travers le dédale dessiné par le jonchement humain. Je cours presque et volte sans méthode, dans la direction de chaque forme qu’une pénombre pourrait laisser prendre pour la sienne.

Quelques visages hagards soulèvent leurs paupières plombées d’épuisement et de dérive, fixant sans vraiment le voir ce fou agité qui seul court encore dans le limon déposé par la fête. Le fol, c’est moi qui dévisage chaque fantôme. Le labyrinthe devant mes pieds dessine un chemin où corps, herbes et buissons se mêlent en valeurs égales pour former le décor. Une brume est montée, sortie de la terre, qui tamise la lumière et estompe les ombres, leur donnant une part supplémentaire de mystère.

Je dédaigne les couloirs formés par le hasard. Une certitude m’est venue, celle que Vanessa forcément se trouvera au centre du motif. Je ne me laisse plus détourner mais marche aussi droit que je le peux, me hâtant en réponse à un appel qui n’est pas le sien mais celui de l’urgence. Je connais ce serrement sur le cœur, il m’est devenu familier depuis que je la connais, il me prend à chacune des minutes où le bonheur de sa présence me fuit.

- « Fais gaffe, connard ! »

Je continue sans un regard pour la forme moins mortellement terrassée que d’autres sur laquelle j’ai trébuché. Comme des rayons à mes yeux, les alignements qui paraissaient plus tôt erratiques convergent vers un centre qui approche à chacun de mes pas.

A peine estompée par l’ombre du coteau, elle m’est apparue enfin dans son habituelle splendeur.

L’ovale pâle de son visage aimante mon regard comme s’il absorbait la lumière : elle a son visage de dormeuse, presque enfant, presque boudeur. A ces moments, une immobilité à la fois défaite et têtue s’empare de ses traits, les relâche et y pose l’expression la plus doucement soutenable. Ce sont les seules minutes auxquelles je peux la regarder sans suffoquer. Tout se dénoue en elle et l’impérieuse présence qui, quand elle est éveillée, m’attache à elle, à cet instant l’oublie. Dans le calme, je peux alors à la fois l’aimer et respirer.

Endormie, elle a la clarté de la lune, sa lueur repose les yeux.

C’est cet astre qui m’aspire à présent vers elle, du regard effleurant ses paupières comme un papillon l’étamine, apaisé. Je regarde encore, les yeux fixés sur son visage, restant obstinément dans l’ignorance de son corps étendu comme une tige couchée, m’accrochant à son visage pour rester dans le dédain de ce que je ne veux pas voir : l’autre corps allongé en travers d’elle.

Elle dort, dans la lourdeur du repos que teinte à peine un soupçon d’angoisse, je recueille son souffle sur le dos de mes doigts. C’est plus doux que la caresse au petit jour du premier rayon de soleil. Elle est renversée en arrière, le bras gauche mollement allongé en une perpendiculaire approximative de son corps, l’autre contre son flanc coincé.

Au-dessus d’elle, laidement étalé en travers de son corps, la forme grossière d’un homme lui écrase le ventre, dérobant sa main droite et le haut de ses jambes à mon regard. J’ai compté jusqu’à dix mais cette vision n’a pas voulu s’effacer. Le dégoût me prend de cet inconnu et ma seule envie serait d’empoigner ses cheveux roux et de le tirer à dix mètres, sans économie de sauvagerie. La pensée que leur attouchement n’est certainement que le fruit du hasard et de leur épuisement me retient ; aidée par l’idée qu’en faisant de la sorte je pourrais à Vanessa déplaire. C’est sans brusquerie finalement, par l’épaule, que je fais rouler le grand corps pesant, dégageant ma sauvage endormie.

L’herbe, sous mes yeux, vire du vert au rouge et le monde entier fait de même, comme si mes pupilles se couvraient de pourpre.

4.

L’écarlate assombrit l’habit blanc de la prêtresse de mon amour, il macule ses mains de traînées couleur écorce d’arbre, il luit encore humide et répugnant, gorgeant le maillot de sport de l’homme renversé. Du corps de celui que je voulais molester se dresse la poignée virile d’un couteau à la limite de son aine planté.

Vanessa, elle, maintenant à demi redressée et immobile me regarde, l’éclat de ses yeux noirs plongeant comme un autre poignard au plus profond de moi.

- « Que s’est-il passé ? »

J’ai vu, quand j’ai fait rouler le corps, sa main délicate couverte de sang séché se détacher du manche de corne qui trône sur le mort.

- « Tu ne te souviens pas ? »

- « Je ne me souviens de rien. Tu l’as tué ? Il voulait me violer ? »

Ses yeux se sont plissés, ses pupilles me fixent entre les fentes comme deux braises obscures et toute la beauté orgueilleuse de son visage a ressurgie. A la surface de sa peau je discerne toute la dureté dont parfois, subitement, elle est capable. Elle attend ma réponse tendue comme un câble d’acier, je n’ai pas le droit de me tromper.

- « Oui, ... je l’ai tué. »

Le mur qui statufiait son visage se dissipe en un éclair et elle s’avance d’un élan pour se serrer contre moi. Ses lèvres se posent sur les miennes, son souffle me brûle et dans mon oreille qu’elle mordille les paroles glissent comme une récompense.

- « C’est formidable, merci. Je suis heureuse que tu m’aies défendue. »

Formidable qu’un homme soit mort ? Que je sois supposé tueur de quelqu’un que je n’ai jamais touché ?

Le corps entier de Vanessa se presse sur le mien, les seins appuyés contre ma poitrine, son genou glissé entre mes cuisses. La succion de sa bouche sur le côté de mon cou appelle le sang qui se rue sous mon épiderme et dans tout mon corps, à sa rencontre. Oui, formidable, vraiment.

- « Eh ! Bruno, tu as vu ? Le type d’à côté est raide. »

Ce n’est pas de moi que l’on parle mais du poignardé. Un intérêt commence à naître dont les répercussions lointaines m’inquiètent comme des sirènes de police. Vanessa serre encore une fois ses doigts sur mon corps et me relâche.

- « Viens, il faut partir. »

Elle se lève d’un mouvement qui ressemble à un bond, nourri de cette énergie à peine contenue qui la fait sembler toujours sur le qui-vive. Voir en mouvement sa silhouette maculée de sang me choque et me rappelle que la main sur le manche du couteau était la sienne. Je suis rougi à présent moi aussi par son étreinte qui m’a ravi.

Elle a déjà fait deux pas pour s’éloigner et se retourne pour me tendre la main. Je tends la mienne dans l’autre sens, la referme sur la poignée qui dépasse du mort, une seconde et la relâche.

J’ai effacé ses traces. Je la suis.

5.

Les arbres défilent.

Le vent est semblable aux murs d’un couloir, étroit à en rudoyer nos épaules. Elle le reçoit de front, bien au-delà de la vitesse raisonnable, se heurtant avec obstination à la paroi d’air qu’elle détruit avec la brutalité de son petit corps et des chevaux cylindrés qui grondent sous son mors. Suzuki, cela commence comme le nom d’un alcool et fini sur ce petit cri, délicat et féminin, si peu à la consonance de la puissance du moteur. Elle chevauche sa moto comme elle me chevauchera cette nuit, soutirant toute sa puissance à la machine pour se projeter en avant, dans la nuit ou dans l’espace, plus loin et à corps éperdu.

- « Vanessa ... je t’aime ! »

Paroles perdues. Le casque les arrête et le vent les emporte. Elle accélère encore comme si la vitesse la protégeait de mes mots d’amour, chaque parole est balayée à même mes lèvres : peine inutile, elle est bien cuirassée. Serré contre elle, je sens mon impuissance à la toucher. Dessous le cuir du motard, je bois ma douleur à même son corps, une souffrance mêlée de tant de vie qu’elle ressemble au bonheur.

J’ignore où elle va. Elle se rue sur des petites routes qu’elle enfile comme si elle en connaissait chaque tournant, mais peut-être fonce-t-elle au hasard. Non. Le moteur s’arrête, la mécanique ralentit et cours sur sa lancée jusqu’à l’allée de terre. Je reconnais enfin l’endroit où elle me mène, cette maison recluse que la dernière courbe a trahit, tapie derrière ses hauts murs. Une fois seulement, Vanessa m’y a déjà mené, comme aujourd’hui par des chemins de traverse. Je ne sais qu’à peine où elle est située, il me reste le souvenir incertain du nom d’un village proche.

De cette maison, elle ouvre les portes comme celles d’une citadelle cachée et franchit le rempart qui a abrité ses jeux d’antan, ses jeux d’enfant, et sert de refuge encore à ses humeurs. Nous rentrons dans son temple ; je referme les portes derrière les deux cents kilos de l’engin trop pesant pour elle mais qu’elle pousse cependant avec une lenteur languide.

Les portes refermées, nous voici face à face. Elle me jauge, l’œil brillant, ne dit rien puis brusquement rompt le contact pour s’engouffrer dans la maison trois fois centenaire. Les murs anciens et leurs enduits décrépits la réclament et la happent, la voulant mettre hors de mon atteinte de la même façon que le ronflement du vent et du moteur y parvenaient sur l’engin. Faute de mieux, je la suis. Même lorsque je la tiens dans mes bras, au plus fort de la route, même lorsque la rejoignant dans la maison je pose au bout de ses doigts un baiser sur chacun de ses ongles, elle m’échappe.

Le frémissement de son œil et l’émoi de son sourire, quand je m’incline sur la paume de sa main, me font pourtant tellement à chaque fois espérer la naissance de l’amour. Je l’aime, je le lui ai dit sur tous les tons, de la passion au désespoir. J’ai attendu, à chaque fois, le retour de sa part. La première fois, elle m’a dit qu’elle ne m’aimait pas. Elle m’a pourtant laissé l’embrasser. Depuis, elle ne dit rien : parfois elle se tait, distante, parfois elle sourit et me laisse quémander les mots qu’elle ne prononcera pas.

Elle s’est servi à boire, m’a servi, et se laisse tomber dans un fauteuil profond. Devant elle, je m’agenouille et baise ses genoux, encore couverts de cuir, son abdomen. Sa main s’égare dans mes cheveux et elle savoure comme un chat l’anis frais et mes embrassades impudiques.

Mes doigts rejoignent ma bouche et tirent hors de sa ceinture le tissus qui recouvre sa peau. Quand les bras, passés dessous ses jambes, remontent pour caresser son ventre et son dos, mes lèvres se pressent sur l’antre de cuir et ses cuisses referment leurs deux murailles noires sur les côtés de ma tête. Je sens vibrer, devant mon visage, la source du tremblement qui chasse et happe l’air successivement d’entre ses dents perlées, la haut, bien au-dessus de moi. Lui donner du plaisir déchire le tourment de mon amour comme une lueur d’espoir.

6.

La pièce est grande et nos ébats n’y laissent qu’un désordre léger, neutralisé par les mètres carrés et les meubles massifs, de bois brut.

La maison est vaste mais basse et les poutres trapues sont à portée de ma main quand je veux la lever. Sol et mobilier rural ancien sont couverts de peaux, de tapis, de tissus épais et de coussins jetés dans un désordre apparent pour couvrir les surfaces de ce lieu rugueux. Le sol, dallé, se dévoile dans les trouées de l’étalage disparate et, quand j’y pose mon pied nu, la fraîcheur m’en glace les os. Vanessa ne tombe jamais dans ces puits carrelés. Elle se déplace comme en un ballet précis au cours duquel son pied vole et se pose avec la précision de sa chorégraphie improvisée. Elle dépose maintenant un disque argenté dans un cube noir et fait vibrer une musique orientale cadencée. Des mots franchissent ses lèvres, emplis de sonorités étranges, échappant à mon entendement. Elle chante et danse, l’enchantement saisit mon souffle à l’orée de ma bouche et le fige en une transe sacrée. Elle danse pour moi, dardant ses yeux en amande dans les miens, et ces secondes me semblent prodige.

Quand elle m’appelle pour mêler mes pas aux siens, je trouve sa cadence, mes doigts claquent au rythme de la musique et de son corps. Pourtant, je reste à la périphérie de ce miracle. Ce rituel est un sacre de sa beauté auquel je participe comme acolyte, pas comme acteur. Je suis le servant et l’œil dont elle a besoin pour miroir de sa splendeur. Pour moi, le reste ne compte plus, moi-même je ne compte plus, seul son motif de sauvage magie existe encore avec une réalité qui anéantit toutes les autres.

Plus tard, elle a allumé la télévision et ne m’écoute pas. Je suis assis par terre, derrière elle, me soutenant de mon bras. Appuyée sur moi comme sur un dossier elle laisse échapper des grognements ou des monosyllabes pour seules réponses à mes paroles. Je lui parle, dans le vide, essaye de lui donner un baiser qu’elle refuse.

De façon soudaine, sa sauvagerie a laissé la place à la torpeur.

- « Je vais dormir. »

La somnolence déjà emplit ses traits, pèse de toute ses forces sur ses paupières, emplit de plomb ses bras. Elle se détourne, enfouit ses pieds dans des chaussons brodés, glisse à pas lents vers la porte de la salle de bain. J’entends bientôt le robinet qui se racle la gorge avant de laisser couler des flots à la voix tiède, pleine d’allitérations. La syntaxe liquide est emplie d’une promesse, la même que celle des fourrures éparses, celle de la chaleur et du confort, celle d’un corps tiède et gorgé d’une animale langueur.

Sur le chemin qui l’a conduit de notre place à la baignoire, ses vêtements ont commencé à tomber, laissant sur le sol la trace lisse de leurs dépouilles de cuir, humectées de sueur, brillantes, ce chemin m’évoquant avec persistance la course d’une limace. L’image ne me rebute pas, la salive est filet érotique ou crachat choquant, selon son auteur. Cette eau là, je la lècherai sans retenue sur chacune des reliques qu’a laissé choir la suzeraine à la moiteur équatoriale qui a dansé pour le sacrifice, humain, d’une vestale ou d’un amant à la peau pâle.

La porte est restée entrouverte et la volute continue qui s’en échappe emplit de sa gaze translucide la vaste salle. Le chemin de vapeur s’empare de moi et me tire, sans retour possible, à contre courant de son flot lent. A la porte, je frappe ; un grognement me répond, inarticulé, inintelligible. Il n’est ni invite, ni interdit. Un pas puis un autre me poussent en avant dans le brouillard trop chaud qui a pris possession de la pièce carrelée de faïence ; le nuage de vapeur s’empare mollement de moi, couvrant ma peau d’invisibles gouttelettes.

Vanessa est languide, chacun de ses muscles détendus dans l’eau qui empli à ras bord une profonde baignoire blanche, aux robinets de cuivre et aux pieds en pattes de lion. Ses yeux sont à peine entrouverts en un filet où se dessine un regard de chatte, un aguet d’une paresse totale qui ne vous épargnera pas : chaque seconde peut voir la sortie de la griffe ou la continuation éternelle de la torpeur. C’est cette dernière qui prévaut. Elle me regarde, ne répond pas à mes excuses ni à ma sollicitation, ne dit rien quand je m’accroupis à côté d’elle, appuyé au métal couvert de porcelaine blanche.
Dans cette position, comme le sacristain devant l’autel, j’accomplis les nouveaux gestes d’une liturgie tâtonnante. Je sers ma déesse, savonnant son corps, ponçant les cals de ses pieds fripés par le bain, réagissant aux monosyllabes qu’elle jette :

- "Hum ! Non ! Plus fort ! Moins fort !"

Au travers de ses paupières presque fermées, son regard filtré m’observe sans qu’elle ne fasse un geste. Je ne sais dans sa léthargie quelle pulsion animale sommeille à demi, à la fois gorgée de petits plaisirs pris sur moi et distante, jamais acquise, inatteignable.

Quand elle est repue à satiété, Vanessa sort à regret et se sèche seule pendant que je mime les gestes de toilette qui me préparent à être consommable par elle. Mon désir est absolu, visible dans la nudité qui m’expose alors que la sienne est défense autant que tentation.

- « Je vais dormir. » Répète-t-elle, ignorant mes bras qui s’enroulent sur son passage au long de son corps.

Elle choisit sa place dans son lit, me laisse me glisser à côté d’elle sous le poids étouffant des couettes et des couvertures accumulées.

- « Je dors. »

Elle repousse mon bras, tire ma cuisse au travers de son ventre, gît ainsi comme une statue tiède, lourde comme la pierre.
Rempli du désir d’elle, dans cette inconfortable position que je ne veux pas rompre, je regarde la silhouette qu’elle forme dans la pénombre, la veille longuement.

7.

Levé le premier ce matin, comme tous ceux dont je me souviens depuis qu’elle a déchiré ma vie, je fais chanter la bouilloire et tranche le pain en larges pièces, abondamment garnies de beurre et de confiture.

- « Bonjour marmotte. »

Elle s’étire, se retourne, finit lentement par percer l’épaisseur du sommeil.

- « Petit déjeuner au lit ? »

- « Hum ... non, j’arrive. »

J’attends longuement en admirant d’amour la lente opération par laquelle mon papillon s’extrait de sa chrysalide. Quand finalement elle sort de son antre pour vaciller jusqu’à la salle d’eau et enfin, longtemps plus tard, revenir à la table basse entourée des coussins, je lis sur son visage sa mauvaise humeur. Elle a le visage des mauvaises heures.

Il est dur de voir sur la face qu’on aime le masque du mécontentement de soi, au lendemain d’une soirée d’amour.

- « Je vais faire de la moto. »

- « Tu m’emmènes ?»

- « Non. »

Le refus est sans appel. J’ai essayé souvent de fléchir ces décisions abruptes, sans trouver la faille à ces arrêts catégoriques. Pas de motifs, pas d’explications, que son manque de désir tienne lieu de raison ! Le plus que j’ai jamais pu obtenir, et aussi le pire, fut un : « Non, je n’ai pas envie de toi », lequel m’a torturé bien plus que son silence. Cette fois, je n’ose pas demander. Plutôt souffrir l’arbitraire que d’entendre de nouveau cette condamnation. Qu’y a-t-il de plus cruel que l’absence d’envie de vous, de la part de celle qui est tous vos désirs.

Le visage fermé comme une huître, la beauté ce matin est teigneuse, sans cris, sans reproches, sans explications. Un mur est tombé entre elle et le monde, entre elle et moi, sans discussion possible. Je me tais, essaye de ne plus la déranger, la laisse faire.

Dans ces moments là, son corps, sa face même, prennent un aspect compact, resserré sur soi-même, d’un tassement qui n’ôte rien à l’équilibre de ses traits mais la ramasse comme un porc-épic en boule, capable de tenir toute intrusion à distance.

Sur cette chair d’une finesse exquise mais que rend non comestible la sécrétion des toxines de colère, elle enfile ses carapaces de cuir épais, ses bottes, son casque et s’en va sans un baiser, sans un mot pour m’offrir une prise à laquelle m’accrocher et m’éviter de tomber.

La chute est rude, dont le choc abstrait me frappe debout.

Quand elle n’est plus qu’une silhouette grondante qu’un tournant finalement me dérobe, sur le pas de cette porte au chambranle de laquelle j’attendais l’aumône d’un dernier geste, je sens à l’intérieur de moi le trou noir qui happe tout et détruit tout espoir au présent.

Il ne me reste qu’à nier mon malheur. Tout va bien. Elle m’a laissé la toucher la veille. Tout va mieux que jamais, elle va m’aimer même si elle ne le sait pas encore ....

Mais le poids des mois passés me rattrape. Pourquoi m’aimerait-elle si elle ne le fait pas déjà. J’attends depuis longtemps, six mois sont une éternité quand chaque minute à espérer son amour est plus longue qu’une année. Elle ne m’a rien promis, jamais, en quoi aurais-je le droit de me plaindre ?

Mon regard se reporte autour de moi, déchiffrant les figures inanimées qui sont les spectateurs de ma joie et de mon malheur. Si cette bâtisse était anonyme, j’y verrais un amas organisé de pierres grises, aux murs fatigués par la pluie et les années. Les fenêtres ne seraient que les orbites noires qui annoncent l’obscure ambiance de sa grande salle sans grâce. Mais la maison est le refuge de Vanessa et les murs gris deviennent l’écrin d’une huître perlière, rugueux à l’extérieur pour protéger la nacre et le trésor en son intérieur. Les vacants orifices se font promesse au seul souvenir que parfois, elle y peut apparaître, s’y détacher, s’y pencher en madone sauvage. La grande pièce alors reste obscure, mais comme l’est la bordure noire d’un cadre destiné à rehausser l’or de Sa beauté, féroce à mon cœur.

Dans l’état de naufrage exalté où je suis, plus de gris, il ne reste que le noir et la lumière. Je suis déchiré de son absence et ardant du souvenir du corps à corps pendant lequel ma défaite s’est consommée entre ses cuisses, extase de sa faim dévorant ma chair.

Le ciel bleu, qu’un ou deux filets de blanc n’arrivent pas à mettre en relief, offre un décor plat comme une toile mal peinte, dépourvu de réalité au regard du chaos qu’en mon esprit jette cette femme, au regard de sa présence qui efface toutes choses.

Je l’attends.

Je ne peux rien faire d’autre que de guetter le moment auquel, au bout de ce chemin, réapparaîtra l’archange féminin noir et feu qui tient mon destin au creux de sa main.

8.

Le silence s’étale autour de la maison et s’empare de moi comme l’empreinte d’une cire. J’y suis inclus en creux dans une matrice épaisse, happé de dos par sa masse enveloppante, agglutiné en son sein.

Le temps passe sans que je ne puisse sortir de cette gangue ; la matinée est avancée déjà et les bruissements d’éveil du bois se sont tus. Plus de trille, il ne reste que le soleil qui me frappe, la bâtisse que je sens dans mon dos et ce chemin vide qui me fixe plus que je ne le regarde.

Dire que je suis amoureux de Vanessa est tellement aisé que ces mots sont un vertige qui me crochent le cœur et le tirent à eux. La normalité des choses aux alentours de moi est distordue par ce sortilège qui en modifie les contours et l’essence, il n’y a plus une seule forme qui soit issue de la nature ou de l’homme, mais les symboles de ce pouvoir immense qui à la fois me broie et me remplit le coeur.

Le silence devient trompette de Jéricho et l’assourdissante absence de l’audible qu’il étend me martèle les tympans de l’Annonciation de celle qui n’est plus là, celle dont le retour seul peut me libérer de la montagne qui pèse sur mes côtes, celle qui extirpe le souffle de mon corps et pourtant, seule, me donne la sensation d’exister.

Je ne parviens pas à m’asseoir sans aussitôt me relever. Je suis entré dans la maison pour restaurer un semblant d’ordre là où la nuit et le petit déjeuner ont laissé leurs dépouilles éparses ; mais, à peine les tâches ordinaires finies, le seuil et le serpent de terre qui s’en éloignent m’ont appelé à eux.

Ma station hypnotisée face à la route a repris et le vide qui persiste après une heure écoulée s’accumule à chaque minute comme le filet d’un sablier fatal ; un poids qui augmente lorsque s’étirent les instants et que chaque grain rapproche de la mesure, la masse exacte, qui fera basculer le couperet fatal.

J’ai peur du verdict du départ de l’être qui me dévore le cœur.

Comme un présage, un oiseau de charbon au loin s’élève au-dessus du bois, monte d’un rythme lent et cassé en direction du ciel.

L’anéantissement sonore dure encore un peu mais le désespoir est déjà là quand le bourdonnement d’un moteur pointe. Je sens le désastre. Même si l’envie d’espérer est encore présente, au secret à la source intérieure de la vie, elle ne pèse que peu de poids au regard de la crainte que j’ai de ne voir Vanessa revenir que pour me dire de partir.

Elle ne m’aime pas.

C’est ce qu’elle m’a déjà dit au moment même où je lui jurais mon amour et elle a ajouté qu’elle ne m’aimerait pas.

Ce bloc de pierre enfoncé en travers de ma gorge, je l’ai avalé, j’essaye de le digérer, il ne passe pas. J’essaye de ne pas y croire. Mon sang bat depuis que je l’ai vue avec une puissance que je n’ai jamais connue. Une chose pareille ne peut être vaine, un battement aussi profond ferait trembler les montagnes, même celle qu’elle abat sur moi avec la dureté de l’indifférence. Je me débats. Je l’aime, je veux la gagner. Souffrir par elle est encore aimer, souffrir pour elle est encore le lui déclarer. J’attends son arrivée même si c’est pour me faire écraser par chaque roue de l’égoïste machine qui n’a pas voulu de moi pour bagage ce matin.

Au bout du chemin, le bruit du moteur remplit la coulée entre les arbres qui mène jusqu’à moi. Le char du jüggernaut point. Ce n’est pas sa moto mais une voiture et derrière elle une fourgonnette, bleu sales toutes deux, couleur de gendarme.

Je sais pourquoi ils viennent.

Je n’ai pas oublié la douceur de la corne, si lisse, quand ma main s’est refermée sur la poignée du couteau ; je sentais dès lors comme cette lame glisse et s’enfonce, comme une pierre dans l’eau, tout droit jusqu’à mon propre cœur.

 

Tang Loaëc