[ UNE SOURCE PARMI LES RUINES ]

 

1.

Les jardins d’Allah sont en ruine, les oiseaux n’y chantent plus, les sources s’y sont taries et les femmes qui nous attendaient ont pris l’odeur âcre du charnier que découvre la porte.
Nous ne sommes pas les premiers à passer dans ce hameau, pourtant pas plus dévasté qu’un autre. Ici, les murs ne sont blessés que par la lèpre des ans et les rafales de balles, au moins n’y a-t-il pas eu de bombes, pas d’avions, pas de missiles. Farouk bouscule un cadavre importun, d’une brusque poussée du pied, pour que la porte cède complètement. La pièce, balayée par son regard précis comme la pointe d’une lance, ne recèle pas de danger. Il s’y engouffre et Farad avec lui. Erban, l’Afghan, reste comme moi à l’extérieur, parce que le danger est partout et que nous ne pouvons pas l’oublier.

Du dedans, brisant le silence que nous avions jusqu’alors observé, s’échappe un cri de porc. C’est Farad, hurlant une bordée d’ignominie en mauvais arabe, faite de mots dont j’ai appris le sens tard, autour des feux de camps, en un temps où nous pouvions encore rire la nuit à ciel ouvert, une époque où nous ne connaissions pas encore les déluges de feu capables d’anéantir le campement entier sans laisser une chance de fuite. L’arabe légué par ma mère, imprégné de sa langue perse et enluminé d’arabe littéraire, me laissait bien loin de ces formes dialectales construites dans les amertumes des faubourgs sunnites. Mêlé à eux, j’ai appris.
Erban démêle la signification de ces dégoisements moins aisément que moi. Il est pachtou et son alliance avec les combattants de Dieu s’est faite par des biais étranges. Ses cousins luttent dans l’autre camp, avec ceux de l’Alliance du Nord, vendant leurs bras à Satan. C’est en proscrit, promis à la mort parmi ses anciens amis, qu’il nous a rejoint. Son vocabulaire se limite à l’arabe des commandements de guerre et ses prières, ânonnées, usent d’une grammaire dont il ne discerne pas le sens. Farad et Farouk le brocardent souvent pour cela, à son insu mais devant moi. Pourtant, sa ferveur m’éclaire lorsqu’il accomplit les rites et ce contraste étrange fait de lui le plus pieux et le moins religieux d’entre nous à la fois.
Étrangeéquipage. A quatre, nous composons un attelage de fortune, assorti à la diable au sein des armées de Dieu. Il en était déjà ainsi, en une troupe plus nombreuse, avant que nous soyons jetés par les obus et les bombes dans cette fuite, à travers rocs et poussière. Nous étions réunis par la foi, nous sommes à présent soudés par la nécessité animale de la survie. Quatre bêtes survivantes au massacre de la meute, jetées dans un pays devenu hostile, pour se frayer un chemin à coups de crocs ou mourir. Nous n’avons plus ni plan ni destination et, avec pour seul objectif de sortir de ce piège, notre direction depuis six jours est toujours celle qui nous permet d’échapper, pour quelques heures de plus, à la menace immédiate.
Quatuor discordant. Un pachtou, deux arabes de pays différents et un français - le Français - c’est ainsi qu’ils me nomment toujours. J’ai beau ne pas avoir une goutte de ce sang, ce sceau est imprimé dans ma chair et chacun d’eux continue de voir. Je suis né dans ce pays, y ai grandi, et cet homme que j’aurai voulu répudier pour père légal, coupable en secondes noces du malheur de ma mère, en m’adoptant et me naturalisant m’a contaminé. Du sang berbère, légué par un homme dont je ne connais pas le nom, et de ma mère iranienne, j’ai du reconquérir l’héritage musulman.
Le Français, le sobriquet était de peu d’importance tant que nous préparions la victoire, je savais qu’après l’épreuve du feu je deviendrai moi aussi un afghan, comme tous nomment les combattants vainqueurs des soviétiques, nimbés de la gloire de Dieu. Mais à l’heure où le démon nous écrase sous des orages d’acier, j’ignore si nous serons jamais autre chose que des morts en sursis, des fuyards, des vaincus. La défaite nous a surpris.
Il ne doit pas hurler comme une truie.
Erban redouble de vigilance, sa nervosité accrue par le chapelet d’injure qui nous trahit. Ses mots me sont parvenus chuchotés en pachtou, d’un souffle paisible comme la description d’une plante par un entomologiste. Il ne craint pas l’oreille de Farad, dans sa langue dont je suis seul à maîtriser les rudiments, mais l’ennemi inconnu, obsédant nos esprits comme la mort qui rode. Ses précautions sont rendues inutiles par un deuxième braillement.
Allah maudisse les bandits qui nous ont précédés ! Ils ont déjà tout pris.
Relayer la recommandation de silence me semble inutile. Farad n’écouterait personne à cette heure et surtout pas le Français, s’agissant d’une consigne de guerre. Pour l’avoir tenté déjà, je sais ce braillard incapable de suivre un conseil ou un ordre, sauf par exception ceux du Yéménite, et Farouk cette fois ne semble pas se soucier d’en donner. A mon égard, l’attitude de ces hommes oscille entre respect et défiance, admettant mal ma supériorité dans le déchiffrement de l’arabe classique, laquelle fait de moi le seul, en dehors des docteurs, à pouvoir déchiffrer à la source la lettre du Coran. Ma maîtrise du persan, de son dérivé afghan le Dari, de notions élaborées de plusieurs langues turques, en sus du français et de l’anglais, les déroute et les impressionne. Avant cette guerre, j’ai aimé passionnément la science des langues, usant en France des ressources de l’Institut des Langues Orientales pour m’abreuver du savoir des orientalistes et des arabisants. Les recours des combattants arabes à mes talents de linguiste, comme traducteur, interprète, mais aussi arbitre parfois d’un point de doctrine, créaient une dépendance nécessaire mais non dépourvue d’amertume. Pour la combattre, ils affectent de mépriser en moi le soldat. Il leur fallait un point sur lequel se sentir supérieur.
Pour l’heure, un coup d’œil par la porte suffit à comprendre. Les deux guerriers, accroupis sur des cadavres, examinent les doigts des hommes, les cous et les oreilles des femmes, mais le pillage a déjà été fait, systématiquement. Le bras du mort, dressé entre les pattes épaisses de Farad, montre une main sanglante, le majeur et l’annulaire amputés, les autres doigts raidis formant l’apparence d’un geste cabalistique.
Repose ça !
Ils ricanent, attribuant à la nervosité ma réaction. Farouk, plus froid, plus calme, explique d’une voix lente, sarcastique :
Les bagues étaient sur les doigts coupés, Montfront.
Il fait claquer mon nom français exprès, plutôt que celui de mon baptême arabe, pour marquer mon caractère d’étranger à l’Islam, comme si en Afghanistan aussi tous les musulmans n’étaient pas des descendants de convertis.
Cherchez s’il y a des provisions et partons. Nous n’avons besoin de rien d’autre.
Et pour monnaie d’échange, toi qui es si savant, que donneras-tu si plus tard nous devons acheter notre fuite ?
Les soldats de Dieu ne sont pas des pillards.
Ils rient tous deux, doucement pour une fois, et Farouk tend son doigt pour me montrer tour à tour les dépouilles de deux hommes et d’une femme, dans un coin de la pièce unique. Les vêtements de cette dernière, à demi arrachés, ne laissent pas de doute sur les outrages qu’elle a du subir avant, ou peut-être après, avoir été égorgée. Le doigt sec s’arrête sur elle, insistant.
Les soldats de Dieu, Montfront. Ce ne sont pas des américains qui ont fait cela. Ce sont les nôtres. Si nous avons de la chance nous les rattraperons, ils doivent être plus nombreux que nous, avec eux nous serons plus forts.
Ses yeux ne cillent pas quand j’y aventure les miens, il ne montre aucune gène, si quelque chose paraît c’est une légère curiosité, calculatrice, qui l’amène à vouloir jauger de l’effet d’horreur produit en moi. Je ne montre rien. La guerre est laide.
Veux-tu leur demander des comptes ? Veux-tu connaître leur réponse ?
Non. Je n’y tiens pas. J’en connais d’avance la teneur, c’est celle des hommes détruits par la haine et la peur quelque en soit le camp.
Tu es encore un enfant, Medhi.
Medhi est mon prénom musulman. Il se moque bien sûr, il connaît mon âge, j’ai cinq ans de plus que Farad ou Erban, la longueur de mes études universitaires m’a fait embrasser plus tard le combat. Mais l’accumulation des horreurs n’a pas encore dissout ce qu’il y avait de sensible en moi. Le spectacle de la mort est venu trop tard, je n’ai pas cette tolérance indifférente à l’atroce, dont est doté Farouk, le plus âgé d’entre nous, et ne l’atteindrait sans doute jamais. Elle me fascine et me dégoûteà la fois, bien plus que la bestialité de Farad qui n’appelle qu’un autre sentiment, alliage de la colère et du mépris.
Il y a deux ans, dans les madrasses du Pakistan, nous étions frères. Il y a six mois, sous la menace montante des avions et des missiles, nous restions tous solidaires. Aujourd’hui que nous ne sommes plus que des fuyards et des pillards, le but commun a éclaté comme la roche qui nous protégeait, sous la puissance destructrice des bombes.
Nous étions prêts au martyr, nous n’avons pas eu peur, d’abord. Le déluge de fer et de feu était prévu, mais il a duré, et à mesure que les jours se suivaient la puissance, la précision, la succession accélérée des frappes toujours s’accroissait. La résistance à l’usure du feu est dure, d’autres guerres l’on prouvé et au contraire de mes compagnons, je me souvenais Jünger. Ses pages illustraient le danger dont je n’avais pas l’expérience, la décimation quotidienne des fantassins pendant la Grande Guerre dans la bataille de matériel.
Notre armée était préparée au combat, les martyrs ne craignaient pas pour leur vie. Mais la monté progressive des ravages nous a minés. La nature démoniaque de ces armes qui parvenaient chaque fois mieux à s’infiltrer dans les anfractuosités des rochers, à se faufiler dans les vallées tortueuses, à faire s’effondrer la montagne même sur les grottes ou à en trouver les entrées, tout cela a creusé des failles béantes dans le cœur des guerriers. Rien de ce que nous avions appris dans les camps ne nous protégeait de cet ennemi contre lequel nous ne pouvions même pas riposter.
Tout a éclaté. Plus d’ordres mais seulement leurs rumeurs, plus d’imams mais seulement leurs paroles, relayées par trop de bouches pour que les mots de la foi aient conservé un sens, et surtout plus de but. Quand les nordistes sont arrivés pour achever ce qui restait de nous, certains ont profité de la reddition négociée, les Afghans surtout, et les autres ont fuit. J’en étais.
La rumeur disait que les Américains tuaient tous les étrangers. Je l’ai crue, la vérité ne pouvait être très éloignée de cela. J’y trouvais une logique de leur part : les Pachtous vaincus resteront en Afghanistan, un mercenaire de Dieu continuera la guerre n’importe où.
Et moi ?
Partir.
C’est la voix d’Erban. Nous savons tous qu’il a raison. De retour sous le soleil, seul Farad rit comme un dément en brandissant une gourde dont il boit des rasades en riant.
Ils n’avaient pas tout trouvé !
Son hoquètement tonitruant, mêlé au gargouillement du liquide, m’est insupportable. C’est de l’alcool sans doute – interdit – mais aucun de nous ne songe à le lui reprocher. Lorsque la mort traque l’homme de trop près, il ne reste que la bête, la drogue et l’alcool deviennent alors les moindres des maux.

Un roulement de pierre. L’ombre d’un mouvement au coin de l’œil.
Erban se jette derrière l’angle de la maison, Farouk à l’intérieur, avec une seconde de retard je plonge derrière lui. L’explosion me suit un instant après, me bousculant, et fait tomber sur moi quelques fragments de la boue séchée qui consolide le mur. Je suis déjà à la porte accroupi et de mon arme je lâche une très courte rafale, à l’aveuglette, avant de hasarder la moitié de mon visage à la recherche de l’ennemi.
Nul mouvement. Seule la poussière retombe doucement, comme une brume, dans la rue. Dans cette gaze, la silhouette de Farad, affalée contre le mur, gueule ouverte, est encore accrochée à la gourde éclatée. Je sais déjà qu’il est mort ou presque, cela revient au même. S’il ne l’est pas, il crèvera ici, dans deux heures, dans deux jours, quelle différence ?
C’était une grenade. Quelqu’un a survécu au premier massacre et veut nous tuer. Mon cerveau me livre des conclusions le ferait un programme. L’attaquant est sans doute seul, sans quoi l’autre aurait tiré dans le même temps, pour obtenir le maximum de résultat au bénéfice de la surprise. Je scrute tous les détails de la scène, l’ennemi ne doit pas avoir de seconde chance, s’il se redresse ma première balle doit le toucher, avant qu’il n’ait le temps d’ajuster et de lancer une seconde grenade dans le cadran de la porte.
Je n’entends plus mes compagnons de guerre, je ne les pense pas blessés. S’ils apprécient la situation de la même façon que moi, ils savent ce qu’ils ont à faire. Je suis le seul à avoir tiré, c’est à moi de fixer l’ennemi sur sa position. Ma difficulté est de ne pas savoir où il est.
Le temps passe. Le seul mouvement, au bout de quelques minutes, est l’affaissement du corps de Farad qui finit par basculer sur le côté, glissant contre le mur jusqu’à terre.
Pas de bruits si ce n’est, par moments, un souffle de vent, parfois un frottement qui pourrait être n’importe quoi. Au fond de l’horizon, les silhouettes des montagnes vers lesquelles nous nous dirigions sont rendues floues par la focalisation de mon regard sur les abris proches, recelant le premier danger.
Que fais-je là, dans cette plaine qui ne semble exister que pour que l’homme tue l’homme ? Je suis venu pour Dieu mais je ne le vois plus, la voix d’Allah ne résonne plus aussi claire. Comme lors du présent affût, dépourvu d’autre sens que celui de la survie immédiate, le brame de la mort, l’explosion, a imposé dans mon cœur le silence. Mon tympan est crevé aux prédications. L’essentiel de mon temps est passé à sauver ma vie, le reste me livre à une anxiété sans limite : je ne sais plus qui je suis.

Le cri des balles concentre mon attention. Trois détonations rapprochées, quelque part sur la droite, puis plus rien. Au bout d’un long moment, la voix de Farouk s’élève.
J’en ai eu un. Je crois qu’il était seul.
Je réponds n’avoir vu personne sans me découvrir. Une ombre sur ma gauche se faufile à travers le chemin de terre séparant les deux rangées de maison qui, vaguement, se font face. Erban. Plus personne ne parle pendant trois ou quatre minutes, puis la voix du Pachtou prononce l’un des quelques mots d’arabe qu’il connaît.
C’est bon.
Je choisi pourtant d’éviter la rue et de sortir par la petite fenêtre à l’arrière de la maison, malgré tout, pour réduire le risque qu’un tireur ennemi soit encore en train d’en ajuster l’entrée, puis je cours à mon tour vers la bâtisse d’en face et la contourne. Erban et Farouk m’attendent, ce dernier accroupi à côté d’un adolescent de peut-être treize ans, mort.
L’Arabe précise.
Il n’avait pas d’autre arme. Il a du réussir à se cacher ou alors il n’était pas là quand les autres sont passés, sinon ils l’auraient tué.
C’est fait à présent, par nous. Contrairement à mes compagnons, je n’arrive pas à oublier qu’il s’agit d’un enfant mais j’essaye de le cacher. Il a tué Farad et nous aurait abattus aussi s’il l’avait pu, le Pachtou et le Yéménite le comprennent mieux que moi, à son âge eux aussi tiraient déjà sur des cibles humaines.

2.

De Farad, nous nous sommes partagés les armes et le barda. J’ai hérité de trois poignées de balles et d’un pistolet, peu utile dans la guerre mais qui, sait-on jamais, pourrait servir dans une querelle de ville. J’ai pris ma part d’or comme les autres, essayant d’éviter les bijoux qui me rappelaient les barbaries les plus féroces de ce chien de guerre, trop prompt à se jeter à la curée.
Je ne me fais pas d’illusions sur ce genre de délicatesses. Il ne s’agit pas d’un vrai point d’honneur mais du résidu de mes pudeurs. Peu de choses en somme, rien de plus substantiel que les fragments de pain dont, raclant du ramasse-miettes la table en une torsion de poignet, un maître d’hôtel débarrasserait la nappe. Je suis devenu moi aussi un soudard.
Parfois, cette pensée m’encombre, j’essaye de retrouver le chemin de l’idéalisme confus qui m’enrôla, menant à l’égarement présent. J’ai cru en un combat. J’ai été révolté je crois, il y a longtemps, parce que des enfants, Somaliens parfois, mourraient sous des tirs américains. L’Islam alors était pour le jeune Quentin – c’est mon prénom français - un moyen de rejeter son faux père, adoptif, et de protéger des enfants musulmans
Celui qui vient de mourir l’est aussi, il a dans le corps les projectiles de Farouk et cela aurait pu être les miens. Quelques instants plus tôt il était encore un tueur, à l’heure de sa mort ne restait plus que l’enfant impuissant.
Des soldats américains n’ont pas su résoudre ce dilemme, nous non plus. Il aurait suffit de tourner le dos et de laisser l’adolescent vivant pour que, au quart d’heure suivant, il plante un rebut de ferraille rouillée entre les omoplates de n’importe lequel d’entre nous. Le Yéménite l’a tué, suis-je innocent ? Je n’essaye même pas d’y croire, c’est ma vie aussi que, par ces trois balles, il a protégée.
L’honneur, je n’ai jamais pris la décision de l’abandonner mais il m’a fuit, personne ne peut plus me dire dans quelle direction le chercher. Silencieux, il a sombré dans un puits ténébreux dont on ne ressort pas. Sonder cet abîme donnerait le vertige ; je n’essaye pas ; la profondeur de la chute me fait peur : sur une telle distance un homme a le temps de penser.
Tant pis pour l’honneur, je me contente de son ombre : j’ai pris une liasse de roubles et quelques billets d’un dollar en échange d’un bijou plus précieux qui aurait dû m’échoir.
Partir. Vite !
C’est Erban encore, le plus mauvais arabe mais le meilleur œil. Il regarde la direction dont nous venons, ses paupières plissées ne laissant apparaître qu’une fente noire, la pupille fixe et les traits figés, tout le corps raidi dans la projection d’un regard d’aigle. Je ne distingue rien mais je ne doute pas de ses yeux quand il s’agit de nos vies.
Combien de temps avant qu’ils ne soient là ?
Rapides, sans doute camions. Quatre heures, peut-être cinq.
Il faudra marcher vite. Équipés de camions, ce ne peut-être que des ennemis ou d’anciens alliés, mais ces derniers ne sont pas sûrs, trop d’alliances se sont renversées. Pour survivre, il faudra que la nuit nous protège avant qu’ils ne nous aient rattrapés. Après deux heures de marche, silencieuse, Erban quitte la mauvaise route pour une piste transversale.
Retourner montagne, sinon…
Il est inutile de préciser le sinon. Dans ce monde, il y a peu de gradation entre la vie et la mort.
A la nuit tombante, nous attaquons les contreforts et distinguons, dans l’ombre de la montagne un village qui brûle. Nous nous y rendrons demain. Une tuerie, pour nous, ne peut pas être mauvaise. Elle signifie, qui qu’ils soient, qu’ils sont maintenant moins nombreux. Si ce sont des ennemis, ils en seront moins dangereux.
Pour l’heure, il est trop tard pour marcher dans ce relief hasardeux. Nous trouvons l’abri d’un rocher et, enroulés dans une couverture ou un manteau, nous nous préparons au froid : il serait trop risqué d’allumer un feu.

3.

Même grelottant, je trouve encore le spectacle de la plus somptueuse des beautés. Le soleil qui tremble, invisible sous la ligne de l’horizon, lèche de ses premiers fils les hauteurs des roches, loin au-dessus de nous. Encore plongé dans la nuit, je sens poser sur mon front la couronne d’or et de mauve des plus hautes cimes, découpées par un orfèvre minutieux et patient, travaillant à son grand œuvre.
Nous nous sommes levés tôt, trop contents de nous mettre en route pour chasser le froid de nos membres, pressés aussi d’atteindre les abords du village avant que l’effacement de la pénombre nous expose aux regards d’un guetteur inconnu.
Nous l’avons vu les premiers.
Cet homme a dormi non dans les maisons mais dans un grenier à fourrage, un peu écarté des bâtiments noircis par la suie. Armé, mais blessé, il laisse son bras droit pendre contre son corps et, à l’angle un peu maladroit avec lequel il tient son fusil, je devine qu’il n’est pas gaucher. Sous le couvert des armes de mes compagnons, je progresse seul. Nous ne voulons pas tomber ensemble dans un piège. Vingt mètres seulement nous séparent quand l’homme me voit et déjà, je le tiens en joue. Il s’arrête sans redresser ni laisser tomber son arme. A ce moment, il le sait comme moi, s’il tente un geste il est mort.
Qui es-tu ?
Turc.
Il m’a répondu en arabe, langue dans laquelle je l’ai interrogé parce que sa posture, son costume, n’étaient pas afghans. Sa réponse est imprécise. Si comme la maladresse de la prononciation l’indique, le terme approximatif qu’il emploie se réfère à son groupe ethnique plutôt qu’à sa nationalité, turc cela peut vouloir dire n’importe quelle partie du vieux continent de la Chypre du nord à l’ouest de la Chine, voire la Mongolie.
Ouzbek ? Kazakh ? Kirghiz ?
Non, ouighour… frère.
Ce mot là, frère, prendra plus tard d’autres significations entre lui et moi, jusqu’à tisser entre nous un réseau de liens nous unissant de nombreuses façons, presque aussi étroitement que si nous étions nés d’un même père. Ce matin froid, entre la balle de mon fusil et son corps, il dresse la fraternité de religion, de camp, que notre emploi commun de l’arabe laisse deviner. Trois ouighours, parmi d’autres musulmans de toutes origines, se sont battus à mes côtés il y a un mois, un jour de chance où nos ennemis se tenaient au bout de nos fusils plutôt que d’être de lointaines pépites d’acier, traversant le ciel trop vite et trop haut pour que nous puissions les viser.
Seul ?
Plus maintenant, par la grâce d’Allah.
L’œil de mon arme se détourne de son cœur, prudemment, sans provoquer le redressement du canon de la sienne. Je saurais plus tard, quand il nous demandera de la poudre, que son long fusil de chasse, encombrant et lent mais puissant, était vide. Quatre jours plus tôt, ses compagnons l’avaient laissé pour mourant, rongé par la fièvre, avec pour viatique une gourde d’eau, une poignée de farine mélangée à de la graisse et seulement deux cartouches. Une pour le danger, homme ou bête, si l’ennemi venait seul, la seconde pour lui, s’il ne voulait pas être pris, au cas où une troupe hostile arriverait.
La fièvre était tombée, l’ennemi était venu : il avait le visage d’un vieillard, désarmé. Le ouighour n’avait pas tiré au premier face-à-face et le vieil homme s’était sauvé sans qu’il ne décharge son arme dans son dos. Les jambes du blessé ne voulant pas le porter, l’ancêtre avait disparu. Une heure après, les maisons au vent commençaient de brûler et le feu avançaient vers lui. Le vieux avait trouvé son moyen de tuer. A l’abri des flammes, il entretenait le feu en comptant sur la brise pour les pousser jusqu’à engouffrer l’abri du ouighour. La cible était difficile, masquée par les maisons et la danse des langues jaunes, le tireur avait eu besoin de deux coups pour abattre le vieillard. L’usage du reste de ses forces pour se traîner jusqu’à un grenier, à l’écart de la route du feu, avait mobilisé le corps jusqu’à lui rendre, par la monté de l’adrénaline, la vigueur nécessaire pour lutter contre la maladie. Il était tombé sur les restes d’un tas de fourrage, sombrant dans le sommeil comme dans un cercueil, et s’était réveillé au matin l’esprit clair.
Devant moi, c’est un homme blessé encore, mais sauvé, qui me fait face.
Montre-moi ton vieillard.
Derrière lui, je fais le tour des décombres. Le mort est bien là, le cou déchiré d’une charge de plomb, presque desséché par l’âge plus que par la mort. Il n’est pas le seul cadavre, les compagnons du ouighour n’ont pas fait de quartier. Le feu rend pourtant plus décente l’esthétique du massacre : rongés par les flammes, les restes calcinés évoquent plus sobrement la cruauté de la mort, le brasier a recouvert d’un voile la férocité de la tuerie.
Quand il devient évident que personne n’attend, embusqué derrière un mur, j’appelle mes compagnons. Dans l’hallali de cette guerre d’Afghanistan, le nouveau venu comme nous est un gibier de la chasse. Entre bêtes sauvages, nous savons qu’il fait parti de notre horde et, pour échapper à la battue, un fusil de plus ne sera pas de trop. La décision prise, le premier acte est de lui donner chacun une demi-poignée de cartouches du calibre requis. Dans le lest de nos poches, la moisson de mort est diverse, nos mains rêches trient des rendez-vous pour les prochains défunts. Ce n’est qu’après, avant de se remettre en route par le seul chemin possible pour l’instant, que m’échoit la tâche de refaire son bandage.
Merci.
Je fixe ses yeux, verts, de mes propres yeux, sombres. Au-dessus de la barbe drue, noire, son visage est bronzé d’une teinte d’or sombre, bien différente de la peau basanée que je partage avec Farouk ou de la teinte mate des asiates, jaunâtre ou noiraude selon les races. Sa beauté mâle me frappe. Sous la fierté d’épais sourcils, la largeur du front, un nez droit, des lèvres finement dessinées et que le poil souligne au lieu de les manger, le distinguent du commun.
L’étrange inversion me frappe, d’être confronté au cœur de l’Asie Centrale à ce visage occidental, contrepoint de mon destin de Français au sang et à la face d’oriental.
Il est d’une race mélangée, ancienne, où la résurgence des migrations continentales, ayant si souvent balayé l’Eurasie, réclame son dû. Son corps est jeune et fort, malgré le sang perdu, et l’impassibilité des traits quand je décolle les étoffes attachées à la chair par le sang, plus fière encore qu’un serrement de dents, m’en impose. Il s’appelle Ashkar.

4.

Le Ouighour apporte parmi nous une fraîcheur étonnante et, malgré la blessure, sa vigueur nous entraîne. Moins chargé que nous, il a fixé dans son dos un unique balluchon et marche d’un pas élastique qui en remontre même à l’infatigable économie des mouvements d’Erban, dès lors qu’il faut progresser sur les rochers.
Son visage, sauvage mais non féroce, exerce sur moi une étonnante fascination dont le sens m’échappera quelque temps encore. Une sorte d’intensité l’emplit que ressentent aussi, quoique avec plus de résistance, Farouk et le Pachtou. Les doigts longs de sa main valide se montrent d’une puissance surprenante chaque fois qu’il lui faut, dans un passage délicat, les riveter aux reliefs du rocher pour accompagner un balancement de tout son corps à la verticale d’un à-pic. Surtout, rien de notre lassitude commune ne semble trouver prise sur lui. Une aimantation le guide comme un courant magnétique, dont je sais bien qu’à mon heure j’ai cru la ressentir, alors qu’aujourd’hui mon cuir usé par la guerre ne répond plus à aucun appel.
A l’étape du soir, lorsque le silence du défilé nous rassure sur l’absence de poursuivant, vient l’heure de tracer le chemin futur de notre fuite.
L’isolement, apporté par les plis torturés de la roche grise, nous autorise un feu. Abrités par le dédale de pierre, nous ne risquons guère d’être vu, sauf du ciel. L’inquiétude qu’a durablement implanté en nous l’expérience de la suprématie aérienne américaine, l’incompréhension dans laquelle nous restons des moyens exacts de leurs satellites ou de leurs avions espions, nous incite cependant à tendre comme un dais une toile au-dessus du feu.
Erban souhaiterait que nous restions cachés dans les zones reculées de l’Indu Kuch, convaincu qu’il suffit de se faire oublier quelques mois, jusqu’au départ des américains, pour reconquérir le pays.
Plus inquiet, comme un loup blessé, Farouk voudrait fuir vers le Pakistan, là bas se trouvent les filières menant hors du piège. Elles lui permettraient de rentrer au Yémen ou d’aller en d’autres points de cette terre arabe où nos coreligionnaires seront légions et où les gouvernements ne nous livrerons pas aux croisés impies.
Sans conviction, j’évoque aussi la frontière Tadjike. Les anciennes républiques soviétiques sont assez désorganisées, me semble-t-il, pour que nous puissions utiliser notre butin pour acheter notre sortie.
Vous n’y êtes pas ! Vous ne pouvez rien acheter que les Américains ne soient prêts à payer plus cher que vous.
Cette évidence énoncée, Ashkar laisse s’installer le silence quelques secondes pendant que nos regards se concentrent sur son visage, léché par la lumière changeante des flammes. Cet éclairage sculpte ses traits d’une vigueur adoucie par le cuivre du feu.
Les Américains achètent tout : les tribus afghanes, le gouvernement pakistanais, les dictateurs de Douchanbe. Pour leur échapper, c’est dans mon pays qu’il nous faut aller.
Il rit longuement en nous parlant de son pays imaginaire, qui attend pour exister de n’être plus une marche chinoise. Il en fait chanter les oasis et brûler les déserts, comme autant d’amis et d’ennemis intimes qu’il ne peut pas refuser d’aimer, s’agissant d’enfants nés d’un même sang que le sien. Sa voix vit d’un feu plus ardent que les nôtres, son argument est simple : le seul endroit où les Américains n’ont pas accès est le seul où ne risquons que la mort et non d’être livrés à un démon que chacun de nous hait.
Erban cède, après que la voix profonde du Ouighour partagea avec lui un chant qui, au Turkestan chinois, restait le même que dans les tribus pachtous. J’acquiesce à mon tour, par envie de me perdre encore plus loin vers l’est, faute de savoir vers où et vers quoi revenir. Farouk, la majorité étant déjà faite, se tait.

5.

Dans les montagnes, la hiérarchie s’est recomposée.
A mesure de notre monté, la rareté de l’air a creusé nos poumons en des souffles plus amples, aspirant aussi loin que possible, dans leurs cavernes sifflantes, l’oxygène raréfié.
Erban et le Ouighour nous guident, partageant leur connaissance l’un de la montagne, l’autre de la destination. Je les suis, Farouk souffre. Il ne dit rien, préférant serrer les dents, mais je sens sa détresse à la densité moindre de sa présence. De Farad, je n’arrive même pas à regretter la mort – et ne sachant plus rougir je pâlis du degré de sécheresse que cela traduit. Farouk lui savait susciter mon respect. Une admiration, horrifiée parfois, mais une admiration quand même, m’a lié à lui pendant les mois d’entraînement. Sa sobriété mortelle m’a toujours évoqué la légende de la secte, redouté et éteinte, des Assassins. Je l’ai vu survivre à tout, des pires embuscades jusqu’aux tapis de bombes, à la traîtrise, à l’arme blanche dont le fil ne faisait jamais que le frôler, comme si la maigreur particulière de ses formes s’effaçait devant la menace létale et que – le laissant passer au travers lui – son squelette se reformait derrière le fer.
Cette invulnérabilité semble aujourd’hui épuisée.
Lorsque ensemble nous avons décidé de fuir l’Afghanistan par le nord, il a laissé faire. A tort ou à raison, nous nous sommes convaincus de ce pari absurde : dans cette direction les tribus sont hostiles, les montagnes infranchissables, les filières islamistes moins solidement établies. Le Turkestan Oriental est le cul de sac de l’islam, au-delà du Xinjiang c’est la Chine, et malgré les pointillés de la vraie foi - une minorité musulmane sinophone - nous savons tous qu’il ne s’y trouve pas d’autre réponse à ce que nous sommes qu’une balle.
La direction sans issue, la seule où nos ennemis ne nous attendront pas, chacun pour ses propres raisons nous l’avons acceptée.
Farouk en meurt, silencieusement, et il le sait. Le nord l’éloigne de tout ce qu’il est : l’Arabie, les Lieux Saints, les sables dont-il connaît le goût et l’odeur. A voir la façon dont son visage émacié se défait de la dureté qui lui donnait son caractère, je sens que la fuite, jusqu’alors hasard tactique lié au sort des armes, temporaire, prend à présent pour lui les couleurs de la défaite. Quand le choix s’est fait, il n’a rien dit. Il était le dernier à devoir parler, sa voix n’avait plus de poids contre une décision déjà établie. Ramassant ses armes, il s’est levé le premier pour partir. J’ignorais d’abord le sacrifice contenu dans ce mouvement.
Il me fait peur à présent, d’une façon que jamais je n’aurais imaginé possible : j’ai peur pour lui. Son économie de mouvement est devenue lenteur, la concision de ses phrases n’est plus qu’apathie, rien n’a changé et plus rien ne lui ressemble. La vie s’est pétrifiée dans ses veines, il me semble que déjà la statue se fissure. Il a quarante ans sans doute, un peu plus peut-être, mais c’est la première fois que je songe à lui donner un âge ; encore est-ce pour constater qu’il a vieilli avant son temps. Je ne comprends pas bien ce qui le frappe et qui, hier encore, n’était pas là. Plus crédule, je penserais qu’une malédiction vient de le marquer de son sceau.
Je voudrais secrètement appeler la bénédiction d’Allah sur lui, je n’y arrive pas. Je suis, moi aussi, frappé d’une autre impuissance : « N’invoque pas en vain le nom de Dieu ! ». Cet ordre m’accable, il redresse trop de cadavres fauchés devant mes yeux, au fil des derniers mois, qui crient la vanité de tous ces combats. D’entre tous ces morts, et c’est cela qui mine la force que la foi islamique faisait lever en moi, je ne parviens plus aujourd’hui à faire la part des fantômes, amis et ennemis. Allah est grand, mais il ne nous a pas envoyé de prophète. Les appels auxquels j’ai répondu n’ont résulté qu’en d’affreuses tueries.
Dans cette marche forcée, qui dure depuis des jours et qui continuera demain, chacun a ses raisons. La mienne est de ne plus pouvoir que fuir. Une vigueur m’est refusée, épuisée. Pas celle du corps, endurcit au fil des mois, mais celle qui jaillissait de l’envie de me battre pour une cause juste. Depuis des jours, un cliquetis d’étain remplit ma tête quand je reproduis les mouvements qui m’ont été appris pour monter à l’assaut, viser, tirer ou m’esquiver dans les rochers sans faire glisser un gravier. La force qui me meut est devenue mécanique, je n’y sens plus cette sève vivante qui brûlait dans mes veines mais était douce à mon âme.
Trop de carnages dans les victoires comme dans la défaite ont miné sous mes pieds un sol qui me semblait ferme.
Allah vit, moi, je me sens mort.

6.

La route qui nous aurait menés droit vers le nord, à travers le chaos de roches grises de l’Indu Kuch, nous est fermée par d’innombrables obstacles, plus sûrement que par une porte. De plus en plus de convois armés s’y succèdent, des hommes des tribus hostiles et des commandants pachtous qui se sont ralliés. Nos amis un à un se sont laissés acheter, par l’or et la menace, échangeant le suzerain d’hier pour celui du jour. Un oncle, un cousin, est toujours là pour faire le lien, habiller la défaite en ralliement, transformer la reddition en retournement. Cela coûte cher en dollars mais économise des vies… américaines ou afghanes. Il en va autrement de nous, les étrangers, les Al Quaeda. Il n’y a pas pour nous de salut. L’Amérique nous hait, elle nous veut morts, chacun le sait : on dit qu’une récompense est promise pour chacun de nos corps.
Dans cette fuite, Erban choisit les dangers que nous acceptons : les sentiers sur lesquels aucune roue ne se hasarderait, à l’aplomb du vide, où parfois nous ne pouvons plus progresser qu’en embrassant la montagne et en nous accrochant, des doigts et des semelles, à ses aspérités. Ces voies étroites ne seront empruntées que par des hommes aussi isolés que nous et souvent moins bien armés. Lorsqu’ils nous voient les premiers, ils s’effacent au travers les rochers sans prendre le risque de nous croiser.
Quand nous devinons un hameau, nous nous cachons d’abord et le pachtou s’y présente seul pour cueillir les renseignements dont nous avons besoin, acheter quelques vivres. Une fois, il n’est pas revenu. Nous avons attendu la moitié de la nuit pour détruire à coup de grenades trois maisons et, dans la quatrième, le libérer de la garde d’un vieillard bavant et tremblant, suppliant trop tard Allah de lui accorder vie.

Erban ne nous a pas remerciés. Nous nous devons tous réciproquement dix fois la vie. Le vieillard, jusqu’à la seconde qui a précédé la certitude de sa propre mort, était prêt à égorger son prisonnier d’un poignard encore plus édenté que lui. J’ai brûlé sa cervelle avec dégoût mais sans hésitation.
Une certitude monte lentement, jour après jour, celle du regret qui me gagnera de mes actes. Je sais aussi, avec l’instinct irréfléchi d’un animal de meute, qu’aujourd’hui, à l’heure de la survie ou de la curée, l’hésitation ne serait que de la pusillanimité. Parfois, ne pas tuer, laisser un autre s’en charger ou mettre ses compagnons en danger, n’est pas de l’humanité mais une lâcheté.
Au lever du soleil, alors que nous étions déjà en chemin depuis une heure, je me suis tourné vers la Mecque et, comme chaque jour, j’ai prié. Les mêmes phrases ont été reprises par quatre bouches aux accents différents, aux timbres chargés d’exaltation ou de lassitude. Ce matin, c’est le plus jeune d’entre nous, Ashkar, dont les yeux brillent du plus de ferveur ; je m’appuie sur sa voix pour soutenir ma prière. La piste que nous suivons depuis plusieurs jours a livré, il y a quelques minutes à peine, une vue sur l’abrupte paroi de roche sombre qui, lorsque le soleil a allumé sa frange supérieure, est devenue une auréole céleste. Il me semble que c’est le crâne d’un dieu dont la calotte supérieure s’arrache à la terre et dont l’essence sacrée s’embrase au contact de l’air. Cette pensée est impie, la vision m’émerveille pourtant et me soigne.
Sur une plate forme de pierre, au sommet d’un col, la pureté de la lumière nous baigne bientôt. Avec la crête, nous semblons deux îlots de lumière extirpés à l’abîme sombre de la vallée. Les secondes durent, distendues par la voix pure du Ouighour, perçant l’espace. La rupture brutale de la rafale brise ce rythme de façon tellement insolite que la fin de la prière occupe encore mon esprit quand je roule à l’abri du rocher.
La lumière dorée qui nimbait le tableau vient d’être striée de trois flèches de sang au sortir d’un corps. La poussière rendue presque blanche par la caresse du soleil porte au centre de son tapis un homme écartelé par la mort.
L’épaule de Farouk est appuyée contre la mienne ; le chanteur à la prière pure est tassé à l’abri d’un autre relief ; c’est Erban qui gît, détend lentement ses membres encore pliés par le choc, déjà paisible au milieu de la magie du site, inchangée.

 

Souvent j’ai rêvé une image semblable, douloureusement éveillé, les yeux fixes meurtrissant de leur rancœur le faux-père, Montfront, aux jours de ses colères. Grimaçant sa suffisance coupable comme aux jours où il ressassait des souvenirs d’Algérie, il abattait dix fois sous mes yeux troublés par la rage et les larmes, le vrai-père sans visage que je n’ai jamais connu.
Je ne peux rien affirmer, pas même qu’il ait jamais connu cet homme à l’affection duquel à mes yeux il m’a volé. Ni de l’homme qui a semé ma vie, ni de sa propre rencontre avec Montfront, ma mère ne m’a jamais parlé.
Pourtant, j’ai imaginé tant de fois, dans le secret de mon cœur, le meurtre de sang froid, cynique, du père par le parâtre, que l’improbable se confond avec le vrai. M’être prouvé cette hypothèse presque impossible, après des jours de recherche en bibliothèque, croisant avec obstination dates sur dates sans parvenir à soutenir la vraisemblance de leur rencontre, n’a qu’à peine sapé l’accusation. S’il ne la pas tué lui, l’homme en a tué d’autres.
Dans la chute du corps, foudroyé au faite de la ferveur, l’image d’Erban s’est confondue avec celles de mon enfance. Je cherche une cible, n’en trouve aucune, la montagne offre le mensonge de la paix.

7.

Nous fuyons vers le corridor de Wakhan, à la recherche de cette immense entaille creusée dans les murailles de l’Indu Kuch. Le tireur qui a abattu Erban ne s’est pas montré. Farouk a marmonné que son arme était américaine et d’une très longue portée. Les dégâts causés au buste d’Erban, malgré la distance, le confirment ainsi que les douilles retrouvées là d’où la mort a frappé. Il n’y avait pas d’autres traces.

A tous, le présage de ce ravage au milieu de la prière nous a paru de funeste augure. De plus notre guide, dans le chaos de rochers immenses ordonnant ici toute vie, nous a été retiré, réduisant nos chances de survie. Nous sommes encloîtrés dans un dédale dont nous n’avons plus la clef.
Il nous faudrait regagner une route, sur laquelle nous serons exposés aux pires rencontres, mais ne nous laissera plus dans le sentiment angoissant d’êtres sourds, amnésiques et aveugles, là où chaque pierre est connue à qui veut nous chasser. Nous craignons la traque du tireur inconnu. Nous nous hâtons, au long de cette journée nerveuse, éprouvante, sur des sentiers sans issue ne nous menant nulle part, accroissant notre malaise à chaque fois qu’ils débouchent sur un précipice ou une paroi infranchissable. Un sentiment nous enferme, aussi sûrement que les verrous de roc, celui d’être des oubliés de Dieu. Pour autant, nous n’osons plus nous arrêter pour la prière. Le souvenir d’Erban, percé en se redressant de trois javelots de feu, n’a pas pu être effacé par la sépulture, sommaire, de quelques pierres accumulées suffisant à peine à couvrir son corps.
A trois heures, quand nous tentons l’escalade d’une paroi, l’arme ennemie aboie à nouveau. J’en sens le choc dans mon dos qui me plaque contre la pierre grise et une morsure au cou ; je glisse sur deux mètres et – providentiellement – suis arrêté par une arrête qui en même temps me protège du feu. Les rafales de Farouk répondent immédiatement et Ashkar, dès qu’il parvient à dégager son trop long fusil, le pointe aussi sur un ennemi qu’aucun de nous ne voit. Tapis à couvert, sur le dos, pendant une minute je ne suis capable de rien, paralysé par une main décharnée – celle de la mort – tentant d’enserrer ma poitrine. Je n’ai pourtant rien, si ce n’est le choc de la chute et l’écorchure à la nuque d’un fragment de pierre. Dans mon dos, la balle a écrasé le magasin de mon fusil mitrailleur, porté en bandoulière, et après m’être forcé à le changer, je me mets à mon tour en position de tir, tardivement. Ashkar le note et entreprend de progresser, par un autre trajet que Farouk, vers l’origine approximative du feu.
Ma ligne de mire tremble, je n’arrive pas à calmer mon souffle. Sans surprise, le tireur n’est plus là quand mes compagnons, au terme de leur très lente progression, trouvent encore une fois les mêmes douilles d’un calibre puissant. J’attends leur retour sans quitter mon abri. Il me semble que la mort, encore juchée sur mon dos, attend son heure pour enfoncer ses serres de rapace dessous mes omoplates. Lorsque l’escalade reprend, je sens l’abîme proche, ni mes bras ni mes jambes n’ont plus de force mais sont parcourues d’un frisson léger, continu, les maintenant à la lisière de la défaillance. La nuit m’a pris en plein jour, me plongeant dans une dimension sinistre dont je ne parviens pas à m’affranchir. Une panique m’habite qui ne me laisse pas nerveux mais atone, transi de néant. L’effroi est là – sans motif puisque la mort était déjà passée tant de fois près de moi – et il ronge les bords d’un trou que plus rien ne défend. L’obscurité tombe sur ma terreur sans qu’elle ne soit apaisée.

Le sommeil me saisit, avec la force d’un géant, pour me précipiter dans un gouffre. Les parois déchirées du puits m’aspirent comme des lèvres à la pulpe noire, avides de mon corps comme si elles si buvaient à une paille pour tirer de moi tout le suc et le sang. Comme un fluide, je sens la vie s’écouler par tous mes vaisseaux éclatés dont les milliers de gueules crachent à la surface de ma chair, dépouillée de sa peau par un tortionnaire sans doigts ni couteaux, auquel il suffit de vouloir pour accomplir avec une atroce immédiateté des heures de l’ouvrage d’un funeste pervers. Irrigué en chaque fibre par la peur de cette mise à disposition totale en la volonté du bourreau, je vois sa forme se pencher au-dessus de ma matière – livrée – et sa main plonger dans mon épaule pour déchirer nerfs et tendons, et broyer les os comme une figurine de papier. La gorge paralysée et incapable de crier, je me débat contre ce corps qui se joue du mien.
Le chuchotement et la poigne ferme m’accompagnent jusqu’à ce que ma raison émerge. Farouk impassible, une fois assuré de mon réveil, va prendre son tour de sommeil.

Nous nous sommes abrités au creux de deux promontoires dont les murailles ferment l’espace, nous protégeant et nous plongeant au plus obscur afin d’être moins visibles à la lueur des étoiles. Il me semble être encore au fond d’un puits. A mon zénith les étoiles, mais les deux mâchoires de rocher, sinistres et obscures, cherchent à mordre le ciel. Le silence cette nuit est troublé de claquements de pierres et de roulements de graviers. Les changements de température, abrupts, le passage d’un animal ou l’approche d’un ennemi l’expliquent. L’inquiétude me tient encore, pas la vigilance légitime mais le rongement acide d’un souci constant qui mine, fait de l’imminence d’une plus grande terreur.
Entre ces murs obscurs, supposés nous protéger, les ombres courent plaquées sur le rocher, impossible à discerner les unes des autres. Elles progressent en aveugles, tant elles sont familières de chaque anfractuosité du rocher, mais quand elles s’arrêtent et me fixent, je distingue la couleur blanchâtre de leurs yeux. Leur tension, fixée sur moi, révèle une volonté maligne et je pressens l’approche de l’attaque. Les goules grouillent, elles attendent leur moment, je sais qu’il leur faut pour agir un masque. Du plus noir de leur tanière, comme vomi par le promontoire, un mort surgit – ses vêtements et sa chair en lambeau – que les goules manœuvrent comme une marionnette. Je reconnais dans un reflet la balle d’acier qu’elles me destinent, identique à celles qui ont fauché Erban, et le long canon de l’arme plonge vers moi sa cavité oculaire, vide de globe, prête à livrer la mort.
Le basculement de mon corps déclenche la contraction de mes muscles. Je dresse mon arme et fait feu dans le même temps ou je trébuche. Ma décharge troue le tissu opaque de la terreur dans la direction du mouvement, trouvant une cible, arrachant un grognement et provoquant la chute d’un corps ; Farouk et Ashkar, immédiatement, tirent aussi en aveugles.
Quand l’absence de réponse nous rassure, je m’avance pour examiner la forme. Tapi dans une cuvette, miraculeusement vivant, un enfant en haillon, à demi-nu, embrasse la terre de tout son corps et lève vers moi des yeux bis, sans haine ni frayeur, tout justes interrogateurs.

8.

Rahim a dix ans et la cuisse ensanglantée comme une grive à l’aile blessée. D’un oiseau, il a la finesse des attaches, dans un corps vif et léger d’enfant qui ne mange pas tous les jours. La peau de cuivre mat, terni par les carences alimentaires, sculpte ses côtes et chacun de ses os d’une découpe vive, faisant saillir sa charpente comme un navire en construction. Pourtant, dès qu’il s’anime, il ressemble à une épure, pleine de la vie promise dont le crayon de l’artiste voudrait continuer de l’orner.
A côté de sa tête, l’objet de son larcin : deux galettes de blé. J’observe avec incrédulité cet enfant que j’ai failli tuer. Ma main d’elle-même se tend vers le pain et le présente à ce lutin hâlé. Sans s’interroger sur l’incongruité de mon geste, oubliant sa cuisse blessée, il la prend et la ronge comme un ragondin, avec une hâte dépourvue de gloutonnerie, soucieux de ne rien perdre et de mâcher avec soin chaque bouchée. Cette activité pour lui est sérieuse, elle ne tolère aucun retard, seul son regard suit mes gestes quand mes mains se posent sur sa jambe pour mieux juger de sa blessure. Ma balle a traversé la chair comme une aiguille, sans toucher l’os, elle l’eut brisé comme une allumette. Le sang s’écoule, fluide, étalé sur sa cuisse comme un écoulement de lait sombre par le badigeon de mes doigts. Parfois, un tressaillement de faon trahit une fulgurance de douleur dans son corps, sous l’attouchement de la pulpe de mon pouce. Alors, mon regard s’élève au niveau de son visage et je vois, dépassant de la seconde galette saisie par sa main d’abord hésitante puis preste, une lumière fauve dans le gris de ses yeux.

L’Arabe est retourné dormir et Ashkar, auquel échoit la dernière veille, a décidé d’anticiper son tour. Il s’est assis à l’écart des braises, presque invisible dans une poche d’ombre, et me laisse faire à mon idée, comme si j’étais en train d’apprivoiser un chiot.
Mon sentiment est à l’extrême opposée de l’intérêt détaché que je montre, feint avec une pudeur dont je ne sais – de mes compagnons, de l’enfant ou de moi-même – à quelle perspicacité de veux l’opposer. Sous mes traits verrouillés, je sens le creusement d’une caverne, emplie de l’écho d’un affolement à l’idée d’avoir manqué de tuer ce total innocent. En secret – et les mots maintenus immergés dans leur silence, derrière mes lèvres closes, me lancinent comme une prière – je le remercie d’être vivant.

Au matin, ce besoin rédempteur, de nourrir et de soigner l’enfant auprès duquel j’ai passé la nuit éveillé, extirpe une grimace plutôt appréciative de Farouk. Il en découvre un avantage que je n’avais pas calculé et le met au compte de mon habileté supposée. Rahim, avec la sûreté d’un gardien de chèvre, connaît toutes les sentes de cette montagne dans un périmètre de cinq jours de marche. Orphelin, il n’a pas vu depuis six ans un père dont rien ne laisse croire qu’il serait encore vivant et sa mère est décédée l’an dernier. Il croyait conserver leurs deux chèvres et une cahute mais tout a été attribué à un propriétaire villageois, en remboursement d’une dette dont il ignorait l’existence. Furieux, hurlant, il s’est enfuit après avoir tué les chèvres, refusant de devenir le serviteur de l’homme qui l’expropriait et dépouillait – crut-il – sa mère morte et lui-même. Depuis, il survit de furtives rapines.
Abandonné sur place, incapable de marcher cent mètres dans la montagne, il serait mort, mais hissé sur mon dos il nous guide comme un sémaphore, de son doigt pointé avec assurance vers les chemins invisibles à l’œil qui franchissent ou contournent l’obstacle. Vivant, il nous sauve.
Rahim n’a plus rien à perdre et, au fil de trois journées de marche au long desquelles son corps - fixé contre mes reins par un long turban dont Ashkar s’était fait ceinture – ne me pèse pas plus qu’un fagot de brindilles sèches. L’intimité de ce contact, comme une fusion charnelle, me soude pourtant à lui dans une alliance protectrice dont l’émotion, confuse et cachée, ne tarit pas l’écoulement de la blessure intime qui suint en moi. Malgré la cicatrisation de la sienne, je reste choqué d’avoir échappé de si peu au rôle d’archange noir de sa mort.
Lorsque enfin, franchie la barrière de cette chaîne de montagne, nous atteignons une route, je refuse – contre les raisons de Farouk me représentant que l’enfant y trouvera du secours et qu’il ne peut plus nous aider – de le laisser.

9.

Nous avons pris possession d’un camion. Les deux hommes à son volant ont été abandonnés vivants et tremblants derrière nous, un accord tacite en a fait une façon de conjurer le sort.
Nous surplombons un lac qui s’enfonce entre deux flancs de montagnes comme la lame d’une épée. Il est à peine plus large qu’un fleuve, parfois pendant des kilomètres il redevient rivière, de l’autre côté se trouve le Tadjikistan. L’Afghanistan n’est plus ici qu’une bande de quatre-vingt dix kilomètres de large, sur l’apparente platitude d’une carte, mais devient après Ab-Gach un défilé encaissé entre deux murailles aux dents rageuses.
Au nord, sur l’autre rive, l’armée Tadjike patrouille, prête à nous monnayer contre dollars. Au sud, à condition de franchir les cols, les passes qui mènent au Pakistan sont pareillement piégées. En attendant les prochaines récoltes, nos têtes valent plus que leur pesant d’opium. Le camion file vers l’est, fonçant sur la grande route sinueuse comme guidé par les parois d’un tunnel. Au bout, la Chine nous attend.
Pas la Chine, frère, mais mon pays, le Turkestan Oriental !
Le visage du Ouighour rayonne d’un plaisir innocent, son éclat a été d’une telle fraîcheur qu’il a fouaillé Farouk comme un coup de cravache. Le regard de l’Arabe s’est détaché, un instant seulement, de la route qui rive à elle toute son attention, tant les traîtresses ornières et la pente abrupte qui mène d’une seule chute jusqu’au fonds de la vallée, concentrent chaque fraction de son esprit. La peur qui le saisit au volant, quand il le prend à son tour pour ne rien avouer de cette faiblesse, a lâché prise une seconde au cri de notre compagnon et c’était pour l’y laisser répondre d’un regard dans lequel fusait la haine.
Ashkar n’a rien vu, je suis seul dépositaire de la faille qui ne cesse de se creuser entre les deux hommes, sans qu’aucun ne l’ait voulu. Celui que la joie inonde malgré lui, de ce retour à sa terre, aimante sans le vouloir la rancœur de l’autre, pour lequel chaque kilomètre confirme une déroute, une plongée dans l’enfer. Dans son désarroi, il exècre la satisfaction du Ouighour.
Quand ce dernier rentre dans son pays accomplir son destin, le Yéménite a honte de sa défaite présente, avec le sentiment d’avoir fait défaut à Allah. Leur déchirure m’accompagne jusqu’au soir. A la nuit, la fuite du sommeil laisse place à la question que leur écart me pose : d’où vient qu’aucun de leurs deux sentiments ne cogne dans les cavités de mon cœur ?
Je serre sans y penser l’épaule de l’enfant contre moi. Par la voie du souvenir, une kyrielle de cris m’envahit, qui m’empêche de goutter au silence de la montagne. Ce sont ceux des êtres que j’ai vu tomber, à mes côtés ou au bout de nos fusils. Le trop grand nombre des morts ne me permet plus de faire la part entre les voix des bourreaux et des héros. Ma certitude du bien et du mal s’est perdue dans le labyrinthe de ces combats.

J’étais nourris d’une force, sûre et Cette conviction Elle tenait, toute entière, dans le sentiment du tort qui nous était fait .

10.

Le claquement des portes de métal, dans un grincement de rouille, nous a précipités dans une étouffante noirceur. L’obscurité s’est emparée de nous avec la chaleur, dans le ventre du camion l’une ne se distingue plus de l’autre. Cloîtrés entre la cloison et la protection imparfaite des ballots de marchandises, nous tenons nos fusils d’assaut braqués dans le noir, dans la direction présumée de la seule issue. Un murmure nous lie, Farouk et moi, dont nous ravivons le fil à chaque fois qu’il tarit. Dans la nuit totale, il est important de parler car le bruit est le seul repère qui nous permet de nous orienter. Sans cela, à un moment ou l’autre, nous finirions par pointer les canons vers l’allié et le hasard d’un cahot ou notre nervosité de bêtes traquées ont déjà, plus d’une fois au fil des années, fait partir le feu que personne n’avait délibéré.
Au fil des minutes pourtant, le noir perd sa valeur absolue. L’obscur se raye de très fines ombres, comme de longs cils gris à la délicatesse féminine. Leur portée étirée, dont l’une s’étend jusqu’à caresser mon avant bras, naît d’une charnière mal jointe et ne nous atteint qu’une fois traversés les amoncellements de ballots.
La contemplation de ces rayures brisées, tremblantes de fragilité, m’absorbe. Leur charme ne semble pas opérer sur mon compagnon arabe dont la voix tire de sa langue maternelle des accents éraillés pour distiller son aigreur.
Quand la porte s’ouvrira, la lumière nous aveuglera. Si c’est un ennemi, il nous tirera comme des lapins sans que nous puissions nous défendre.
C’est Ashkar qui ouvrira, bashar, et nous serons en sécurité en Chine.
J’ai employé un titre de guerre ancien pour le flatter. Farouk n’aime pas se sentir dépendant et le fait d’être dans la main d’Ashkar n’arrange rien.
Nous ne le connaissons pas. Toi et moi Montfront, nous avons fait camp ensemble, mais lui. Qui sait s’il nous a dit la vérité ou s’il a pour plan de nous livrer. Je ne fais pas confiance aux Chinois.
Il n’est pas Chinois, frère, c’est un fils d’Allah comme toi.
Ne pouvant le voir, j’ignore de quel rictus son visage s’est tordu mais un raclement de gorge a accueilli mes tentatives d’apaisements.
Ces gens là ne sont rien. Ils ont été des nestoriens et des chiens de Manichéens, ou des bouddhistes, avant d’être musulmans. Aujourd’hui encore, pour trois d’entre eux, il y a un communiste et un mauvais croyant.
Tant d’orgueil et de mépris mêlés dans ce crachat me font apprécier le vacarme du moteur. Même honnête, le Ouighour pourrait vouloir nous livrer pour une seule de ces phrases. L’Arabe oublie d’ailleurs que tous, Ouighours et Afghans, Pakistanais, Malais, Somaliens, Perses et Berbères, sont des peuples convertis. Mais je n’ai pas le cœur à engager avec lui ce genre de querelles, nous ne pouvons pas nous les permettre.

Mon envie d’accorder mon crédit à cet homme et la défiance de Farouk s’accordent sur une réalité, la dépendance dans laquelle nous sommes envers un compagnon dont nous ignorions l’existence il y a un mois. Nous attendons longuement, remâchant la même inquiétude.
Quand le grondement épuisé du moteur change de rythme puis s’éteint, les jappements de voix chinoises nous réduisent au silence. La portière de la cabine claque, Ashkar est parti. Rahim est sans doute resté dans la cabine du camion. Il ne voulait pas être enfermé dans le ventre du véhicule et Ashkar a déclaré, malgré tous les défauts dont il caricature les Chinois, qu’il leur reconnaissait une qualité : leur indulgence envers les enfants. A condition que le berger n’ouvre pas la bouche, car l’enfant et lui n’ont pas de langue commune, il a jugé possible de le garder. Ainsi, en cas de tuerie, il ne sera pas abattu avec nous.

Dans la caverne métallique, le temps passe et la température s’élève. Le ressac de l’eau dans les gourdes est le seul bruit que je perçoive. Farouk s’est figé dans un silence de tombe et même son souffle m’échappe. Comme lui, je me suis tu dès l’arrêt pour entendre, pour ne pas être entendu. Où que soit parti notre conducteur, une sentinelle peut être postée à côté du camion. Une admiration ancienne m’effleure, devant la maîtrise de mon compagnon de guerre. Ma respiration lui trahit certainement ma présence et le clapotement de mon outre est plus fréquent. S’il le fallait, il survivrait sur sa ration d’eau une seconde journée dans ce four ; ce ne serait pas mon cas. Je n’essaye pas de l’imiter cependant, il me suffit de tenir jusqu’à la nuit. Si Ashkar ne revient pas, nous tenterons alors de nous échapper de ce piège, de force s’il le faut. Attendre le jour désavantagerait notre fuite et la nuit suivante, je ne serais plus en état de courir ni de me battre. Sans avoir besoin de le consulter, je sais que l’Arabe parviendra forcément à la même conclusion que moi. J’aime cette certitude, tellement confortable à l’heure de la veillée, cette assurance de trouver là où il le faut le frère de meute.
J’ai tenu parmi eux grâce à cela aussi, qui unit d’une solidarité sans équivalent tout groupe de guerre. Aussi forte que l’Islam, cette fraternité de combat nous a cimentés. Partout ailleurs, Farouk et moi nous serions ignorés. Ici règne entre nous une confiance dont j’ignore les bornes. Je sais qu’aujourd’hui, d’instinct, je tirerai sans réfléchir une seconde sur n’importe quelle cible qu’il me désignerait.

Il n’est pas question de hiérarchie ni d’autorité, il s’agit d’un simple réflexe de survie ancré tellement puissamment que j’en ai le vertige.
Je réfléchis encore mais je tire d’abord.

Pas cette fois. Le grondement du moteur reprend, le camion redémarre.

11.

Le jaillissement de lumière nous inonde comme une brèche dans le flanc d’un bateau. La blancheur s’imprime dans nos yeux, aveuglés comme par l’apparition de Dieu, et nos corps subissent le plus doux fouet, l’illusion de la caresse de la soie sur la peau, quand un souffle d’air balaie par les portes enfin ouvertes l’intérieur du camion. Je me gave de ce déluge bienfaisant, le respirant de chaque fibre de ma peau. L’enchevêtrement des marchandises reprend existence à mesure que mes pupilles s’accommodent à la lumière et quand je suis capable de distinguer ces obstacles, je les franchis pour rejoindre la voix musicale d’Ashkar et celle joyeuse de Rahim qui nous appellent. L’émerveillement me gagne au sortir de la boite de métal, passage sans transition du confinement à l’immense. La vallée ouvre devant moi un théâtre sans limite dont l’horizon se perd dans la naissance du crépuscule, alors que des deux côtés sa majesté prend appui sur les montagnes monumentales. Nous sommes à l’heure où le jour bascule. Le soleil dont la caresse à flanc de montagne lèche mon corps sera bientôt haché pour ceux de la vallée par l’ombre montante de la herse du Pamir.
Ashkar rayonnant nous souhaite la bienvenue dans son pays comme si, prince d’un domaine héréditaire, il nous offrait avec son toit tout le miel de la terre. Sa fête me bouscule mollement comme une vague douce dévie le pas de l’homme dans l’eau jusqu’à la taille. Sa liesse ne peut m’atteindre mais elle accompagne le sentiment intérieur, intense, d’un commencement. Cette terre est neuve de n’avoir jamais été foulée par moi. Le pays en contre-bas, vers lequel j’irai, n’a jamais porté la marque de ma vie passée, de mes engagements ni de mes reniements. Le bonheur du voyage, lorsqu’il n’est pas visite mais arrachement à ce qui fut soi, s’empare de ma chair pour la laver dans ce paysage dont pas une ligne n’a encore été déflorée par mon œil. Une sensation physique m’irrigue, distend mon thorax et sature mes poumons. Par ce cheminent, métabolique, le filet barbelé qui depuis des mois plantait ses pointes dans mon cerveau se desserre.
Je suis neuf pour ce pays où je n’ai encore tracé aucun chemin. Une impression étrange de liberté, fausse mais entêtante, distille son enivrant parfum. Je crois flotter, la main de Rahim glissée dans la mienne, libéré du poids des armes et du contact du sol dans un monde où les attaches tissées par mes choix se relâchent et où, sans personne à la barre, la barque libérée peut choisir à son gré entre vents et marées. Jamais je n’ai senti une telle facilité à vivre, depuis l’enfance, qu’en cet instant volatile où le petit berger se hisse dans mes bras, tandis que le spectacle poursuit son travail de jouvence comme s’il effaçait de mes chairs les cicatrices et les douleurs accumulées.
Les paroles de mes compagnons ne m’atteignent pas. Je reste planté dans un face-à-face avec la vallée, protégé par un mur invisible de ce qui me distrairait du nouveau monde dont les fibrilles s’insinuent dans ma chair, comme des racines nourricières.
Chacun pris d’un rêve différent, notre attelage à trois règle les nécessités du campement sans qu’il soit besoin de nous concerter. Seul Ashkar parle. La retenue dont-il faisait preuve jusqu’alors le cède à un besoin de parole impossible à réprimer. Régulièrement, sa belle voix chasse le silence pour dire son pays où les ruses dont-il a fait preuve avec les gardes frontaliers. Son récit est musique, il ne trouble pas le flux sans parole qui me visite et le Ouighour ne s’offusque pas de l’absence des réponses ni de n’être pas écouté.

12.

Le rire m’unit à Ashkar, les humeurs sombres à Farouk. Rahim est à l’écart de ce partage, ma tendresse pour lui est constante et grandit comme une plante arrosée par sa rieuse présence. Enfant du malheur, il vit dans la joie dès que celui-ci relâche sa proie.
Pour l’instant, les éclats de cristal du Ouighour m’entraînent. Il se moque avec une gaieté qu’il m’instille des gardes frontaliers postés à la frontière de son pays par le gouvernement Han.
Les Chinois nous ont laissé passer parce qu’ils m’ont pris pour un contrebandier. Ils se laissent acheter par des filous, au nom de l’amitié que favorise les enveloppes bien garnies, mais ils dénonceraient leur beau-frère Ouighour s’ils le savaient patriote.
Pas un instant, son humeur ne semble pouvoir être lourde et même quand il énonce cette loi terrifiante, imposant aux hommes d’honneur de se faire passer pour des voleurs, il a l’allégresse d’un enfant.
Il raconte sa ville, ses cousins, ses amis, sa sœur. Pour elle, il a des mots tendres et virils, comme il s’en développe dans une fratrie lorsque l’admiration survit à la friction du quotidien. Quand il évoque sa grâce, il met au service de mon imagination ses propres traits dont la beauté me frappe depuis le début par la rencontre de la vigueur et de l’élégance du dessin. Mais c’est le courage de sa sœur, presque mâle, et son érudition aussi, dont il s’avoue moins bien pourvu, qui constituent dans sa bouche ses premiers traits de gloire. Il vante son savoir, sa connaissance de l’histoire ancienne de son pays, son indifférence aux futilités qui agitent d’autres femmes.
Farouk grogne, agacé par tout ce qui vient d’Ashkar, et grince des dents à l’évocation de ce portrait de femme, quand tous nous n’en avons pas vu depuis trop longtemps.
Qu’est ce que tu essayes ? De nous la vendre ? Si elle est vierge je te donne trois chargeurs pour sa première nuit…
Dans l’ombre jetée par la pierre, les fossettes fuient les joues du Ouighour.
…mais je veux vérifier d’abord. Pour une putain je n’en donne qu’un.
Je suis alors dégrisé, complètement, par le brusque changement d’axe de cette nuit. L’air clair s’est chargé de la promesse du meurtre. Farouk est rongé par une envie de mort. Je vois son visage, durci, fermé, mais impassible. Il veut provoquer le Ouighour et le tenir, sans lui tirer dans le dos, au bout de son fusil ou de son couteau.
Le teint d’Ashkar a viré au gris. A la façon dont il tient les mains écartées de son corps et éloignées du manche de son poignard, je sens un effort de sa part, malgré l’offense qui lui est faite par l’insulte à sa sœur, pour comprendre la raison d’un défi aussi gratuit. Elle lui échappe. La colère se mêle à l’incompréhension sur son visage, ralentissant sa réaction, mais la trajectoire qu’il suit mène pourtant à la nécessité impérative – sans quoi il se sentirait lâche – de venger l’insulte. L’Arabe l’attend assis, sûr de son impeccable capacité à tuer.
Je m’interpose alors qu’Ashkar desserre ses lèvres, le coupant avant l’irrémédiable :
Cela suffit. Nous respectons ta sœur, Farouk et moi manquons de femmes, c’est tout.
Il l’a insulté.
C’est la température dans le camion. Elle a fait fondre nos cervelles. Demain nous irons mieux.
Si je laisse son honneur sali, je ne mérite pas d’être son frère, écarte-toi.
Non. Si tu veux des excuses, je te les fais de sa part. Farouk est mon frère de religion et de camps depuis trois ans : je suis sa famille. Je te dédommagerais si tu veux.
Je ne vends pas ma sœur.
Je sais. Ce n’est pas un prix mais une preuve de la sincérité de mes excuses que je te propose.
Il recule d’un pas. Décline d’un geste.
Tu lui diras que ma sœur est une femme de vainqueur. Lui a perdu sa guerre !

Derrière moi j’entends la voix de Farouk, d’une ironie un peu surprise :
Et bien Montfront. Qui t’a permis de présenter des excuses pour moi ?
Allah !
Et qu’est ce que Lui ou toi ont à faire là dedans ?
Lui veut que tous ses enfants puissent défendre Sa foi. Moi, je sais qu’arrivé dans ce pays, sans Ashkar, mes chances de survie diminuent de moitié et les tiennes aussi. Ça te suffit ?

Il me répond d’une moue mais s’allonge et feint de dormir. Le Ouighour s’est éloigné et fait mine de s’occuper de l’état du camion. Tendu comme un arc, je reste sur mes gardes et leur annonce prendre le premier tour de veille. Rahim, serrant ma taille entre ses bras, se rassure à mon flanc sans demander les raisons de cette violente monté de tension qu’il a vu flamber sans en comprendre les mots.

Si nous nous entretuons, j’ai la certitude que pas un d’entre nous n’en réchappera, nous n’avons pas ce droit. La confiance l’un en l’autre est la seule carte qui nous reste.
Tous deux, finalement, m’ont laissé interrompre ce suicide collectif sans trop de protestations. Leurs intelligences n’avaient pas assez de motifs à opposer à ma médiation. Pourtant la brèche se creuse ; une rancune scarifie à présent leurs rapports, d’une espèce que j’ai vu naître une fois seulement au cours de cette guerre. Le chef de camps fusilla l’un, dont le poignard avait été retrouvé, planté en plein assaut, jusqu’à la garde dans la poitrine de l’autre.
Qu’en sera-t-il d’eux dans dix jours ?
Quelques mots répandus de ma bouche avant la nuit, d’une redondance affligeante et qui se voulaient baume, font office de diversion seulement, pauvres cache-misère à la surface de leur aigreur.

J’ai apprécié l’admiration d’Ashkar pour sa sœur. Contrairement aux talibans, les Ouighours ont peut-être pris l’Islam sans épouser tous les préjugés des tribus saoudiennes. Un éclat de respect se fiche en moi, mais il a les bords tranchants comme la bourre d’un shrapnel, ce motif d’estime peut lui aussi faire couler le sang.
Les qualités des hommes comme leurs défauts deviennent mortels dans un univers où tout tue.

Pourtant, dans la pureté de l’air et le contraste vif des couleurs, je rêvais tout à l’heure d’une frontière semblable à un barrage flottant, arrêtant le carnage en deçà de sa ligne.
J’ai perdu le goût du sang.

13.

La ville m’a paru d’abord une fête triste, les grisés y déposent un voile sur les couleurs de la joie, sans les éteindre complètement. La poussière, partout, prodigue sa caresse veloutée à même la peau et les étoffes vives, l’éclat des aciers en brille d’une teinte plus mate. Pourtant, rien de sale, le grain de cet air n’est pas gras mais soufflé à nos visages par les poumons du désert. Le sable sature tout et ce qu’il frôle n’est pas souillé mais nettoyé, comme le sont en Europe, sous ses jets mêlés à l’eau, les façades de pierre héritées du passé.
Les êtres sont lavés et sculptés par ce vent ; dessous la tulle de silice tamisant les couleurs, leur vigueur est double. La tristesse aussi n’est finalement qu’une couche infime, couvant la marmite ouighoure où cuit à feu doux le bouillon de la colère.
Nous sommes cachés par un oncle d’Ashkar depuis cinq jours, dans un faubourg de Khotan. L’enfant me manque. Plutôt que de l’enclore dans la même prison que nous, j’ai résolu de le laisser sillonner le territoire des Dolan avec notre compagnon Ouighour, parti renouer les liens avec les filières susceptibles de nous employer ou de nous exfiltrer, l’Arabe et moi, et capables d’utiliser sa propre science nouvelle du combat.
Je n’ai pas résolu ce que je ferai. Au travers les fentes séparant le papier huilé du bord de terre de la fenêtre, je passe mes journées à épier la rue. Les ouvertures étroites, peu propices au passage de l’homme ou de la lumière, sont pratiquées à hauteur de visage. La pièce étirée comme un corridor est le dépens d’un bâtiment plus vaste, séparé de nous par une cour. Nous sommes libres mais nous vivons cloîtrés des journées de rats. Ces derniers, que Farouk cloue parfois à la terre d’un jet de son poignard, sont notre seul contact pendant le jour, venant nous disputer les restes de notre repas ou les grains ayant échappé à l’épuisement du blé, stocké ici en d’autres saisons. En attendant de savoir ce qu’il convient de faire de nous, le petit clan de Tokte – nom patrimonial de notre hôte et d’Ashkar – nous préfère non pas au secret mais discrets. La ville, adossée aux Tien Shan au sud du désert du Taklamakan, sans grand enjeu stratégique ni économique, est moins touchée que le nord par la colonisation des chinois. La trame policière et militaire des frontières avec la Russie, là où se trouvent les gisements de pétrole et les lanceurs nucléaires, se fait ici plus lâche. La dénonciation, dans cette zone à majorité autochtone, est aussi dangereuse que la complicité et la prudence commande donc à chacun de s’intéresser à ses seules affaires. Les journaliers qui aident aux travaux ne posent donc pas de questions, même s’ils n’ignorent pas que nous sommes là, mais le maître de maison préfère cependant nous tenir à l’écart. Au soir seulement, les travaux de la journée achevés et l’assemblée restreinte au cercle familial, déjà large, nous sommes invités à partager le dîner et parfois la veillée, autour de l’oncle.
Les soirées sont belles, riches en récits que nous ne comprenons pas et en sourires chauds qu’accompagnent les politesses rituelles d’un repas. Je pénètre les premiers rudiments de leur langue avec ma fascination habituelle pour la capacité du langage à incorporer des étymologies identiques dans une grammaire différente.
Les journées au contraire s’allongent dans une solitude laissée entière par l’inusable patience de mon compagnon, figé dans une attente de rocher, pétrifié pendant des heures comme s’il atteignait au minéral. Je n’ai pas au même degré cette capacité à cesser de vivre pendant des journées entières, une impatience d’occidental me gagne, la vie pour avoir un sens se doit d’être remplie.
Le théâtre permanent de la rue, volé d’un seul œil au travers une fente allongée comme une cicatrice, offre goutte à goutte une vie sans laquelle je me dessècherais comme un fruit cueillit et présenté au soleil – ou moisirais.
La ruelle s’ouvre sur une place. Un homme au visage de raisin sec y installe seul, sous la brûlure de l’astre du midi, l’estrade en miniature où il entend donner son spectacle. D’un coffre aussi antique que lui, le troubadour à la peau de centenaire sort à gestes lents des marionnettes de bois peint, incrustées d’éclats de verroterie, trésors personnels nourris depuis vingt ans par son art. Lui aussi s’est immobilisé, une fois son assemblage achevé, dans l’attente de l’apaisement du feu diurne, accroupi à l’ombre de son chariot. Ce n’est que lorsque la brutalité de l’incendie s’apaise, avec la chute lente du disque solaire, qu’une stridence déchire l’épaisseur de l’air puis se module en oscillation vive, semblable à une mélodie simple. Un instrument de corne, grand comme la paume d’une main, produit l’appel tour à tour lent et gai auquel des enfants répondent par une course joyeuse qui s’achève en farandole. Les plis du visage tanné, figés en masque de cire pendant la longue attente, s’animent à présent à partir de la bouche. Les joues s’enflent et se creusent, tout se plisse et se déplisse des lèvres jusqu’aux cheveux, au rythme d’une musique dont les glissements liquides coulent en un débit toujours croissant. La mélodie vive se ralentit un temps en poésie, puis cadence son rythme comme les tours d’un manège, sans changer de thème musical. Les notes accrochent les oreilles pour tirer les corps entiers le long du ruisseau qu’elles forment.
La fête naît, proche et hors d’atteinte. La place appartient à d’autres, je n’ai droit – au travers l’entrebâillement de la fenêtre de papier huilé et l’angle aigu entrouvert sur la place depuis notre ruelle – qu’à un mince filet de vie, prometteur mais chiche. Ce sont trois gouttes de rosée quand je suis assoiffé d’aller me mêler au mouvement de la foule, au désordre chamarré de leurs parures. Les enfants à présent laissent fuser des cris d’encouragement et d’impatience, attisant mon envie. Leur brouhaha s’organise à mesure que le vieillard les encourage de gestes de la main, en chef d’orchestre débonnaire.
Mais tout m’échappe. Le vieux va prendre sa place et je m’aperçois que son théâtre de bois, décoré de drapés rouges et jaunes, est tourné de telle sorte qu’il dérobe la scène et l’homme à mes yeux. Le raout frénétique des enfants, soutenu de bien des exclamations d’adultes, gonfle en apothéose quand le marionnettiste rejoint ses figurines de bois et prend position, hors de ma vue, me volant ma joie.

 

(… 50 premières pages …)

Tang Loaëc